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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 15:18

Le retour à l’ordre qui s’amorce dès la disparition de Ça ira ! en 1923 et la recherche identitaire qui aboutira dans les années trente à ce que Paul Neuhuys qualifiera lui-même de « lotharingite aiguë » (et qu’il conviendra bien, ultérieurement, de situer dans l’air du temps) ne sont qu’une séquence dans l’évolution du poète, illustrée ici par un rappel à ses courts romans. Mais cette suite de plans n’est pas sans éclairer la personnalité kaléidoscopique de celui qui trop souvent fut réduit à faire figure de survivant exemplaire et d’indispensable témoin.

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Le jour de la Saint-Sylvestre de l’année 1924, Neuhuys épouse Georgette Nyssens (1889-1968). L’histoire de ce mariage « qui lui donne une assurance inespérée », Neuhuys l’a, de son propre aveu, racontée dans Les dix Dollars de Mademoiselle Rubens. Il n’y a donc pas de doute quant au caractère autobiographique de ce petit roman, qui décrit à la troisième personne la valse-hésitation précédant le mariage de Pierre Limbourg et de Marthe Fontaine.

Marthe est une femme accomplie, à l’allure indépendante mais soumise quand il le faut, discrète mais décidée, à la chevelure massive, à l’œil de velours dans un visage d’acier, à la bouche redoutable, aux lèvres charnues. Tout à tour perfide et maternelle, elle ne refoule aucun instinct et s’obstine à se présenter sous son jour le moins favorable. Avec son air de mendiante bien élevée, elle ne veut pas se faire remarquer, mais sa présence n’en est pas moins massive. Pierre se laisse facilement entraîner par son imagination et considère qu’il ne faut pas traiter les femmes sérieusement. Comme tous les garçons de sa gé-nération, il étale ses défauts et cache ses bons sentiments. Il s’ingénie donc à ne rien laisser paraître de son affection pour Marthe, qu’il repousse pour mieux l’attirer.

Comme toujours chez Neuhuys, les thèmes ascensionnels sont présents : Pierre danse, dépouillé de toute pesanteur, s’enivre de vitesse au volant de son auto, assiste à une fête aéronautique. Marthe le ramène à la pesanteur, au sentiment de la réalité : « Il s’apercevait qu’il portait un chapeau sur la tête, qu’il avait la terre sous ses pieds. »

Au début, l’amour de Marthe et de Pierre « portait en soi sa propre parodie. Ils se méprisaient de s’aimer. Marthe ne s’enveloppait d’aucune pudeur. Pierre lui vouait une tendresse agressive. »  Mais ils se prennent à leurs jeux respectifs, et voilà que Marthe est demandée en mariage par Honoré Bertryk, un agent maritime qui « aimait les œuvres d’art comme un Chinois qui s’évade de la réalité en fumant de l’opium », et qui, dans sa solitude dorée, « ne croyait pas au progrès ». Pierre vante à Marthe les avantages que lui procurerait ce mariage. Après une brève expérience anticipée de la vie conjugale, Pierre « puise en Marthe le courage de la quitter », mais tout est bien qui finit bien, et ce petit roman se termine comme une fable à double morale : « Marthe se faisait toute petite. Les événements de sa vie ne lui avaient servi qu’à une seule chose : se rapprocher de Pierre. Et grâce à elle, Pierre avait compris que la véritable beauté ne se remarque pas tout de suite et que l’amour demeure profondément caché derrière le monde des apparences. » [1]

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Neuhuys est un moraliste, c’est-à-dire un écrivain qui porte un jugement détaché mais lucide sur les mœurs de ses contemporains. Et s’il se raconte sans complaisance, par nécessité et par jeu, s’il décrit sur un ton sec et précis les atermoiements et les mouvements du cœur, le dandyesque souci de réserve et le goût certain d’une frivolité libératrice le préservent des accents toujours trop graves des confessions traditionnelles. Tout est dans la pointe révélatrice, dans cette chasteté intellectuelle qui dissipe le clair-obscur de l’émotion. C’est là son côté talon rouge : il ne suffit pas de dépouiller le langage, c’est la pensée même qui, pour se préserver dans son acuité, demande à être châtiée, fût-ce par une pirouette.

De dandy à dandy, Neuhuys adresse le 18 août 1926 un exemplaire des Dix dollars à Paul-Gustave van Hecke, orné d’un quatrain :

Comme on donne aux pauvres enfants neurasthéniques

un ours articulé, un lapin mécanique

si je vous adresse un de ces livres, ce n’est que

pour mon plaisir et non pour le vôtre, Van Hecke !

Pégé interpréta cet envoi au pied de la lettre et ne prit pas la peine de découper son exemplaire. Et ce ne fut certes pas pour s’obliger à une lecture plus attentive.

Henri-Floris JESPERS



[1] Paul NEUHUYS, Les dix Dollars de Mademoiselle Rubens, Bruxelles, La Renaissance d’Occident, 1926, p. 64.

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Published by ça ira!
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