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12 avril 2008 6 12 /04 /avril /2008 13:57

L’Espagne, qu’il ne connaîtra que tardivement, a joué un rôle certain dans l’imaginaire de Neuhuys. Les lettres que Neuhuys et Ghelderode échangèrent dans les années trente, alors que leur amitié était au zénith, sont émaillées de références à une Espagne quasi mythique. En 1937, à une époque où, atteint de « lotharingite aiguë », il était plus que jamais passionné d’histoire, et plus particulièrement de celle des Pays-Bas, Neuhuys écrira :

« S’il est vrai que les souvenirs atroces de l’Inquisition nous ont éloignés de l’Espagne, par contre que d’affinités nous en rapprochent : l’orgueil, le goût du faste, le particularisme et surtout le sens du réalisme, ce réalisme intégral qui, du matérialisme le plus cruel, va jusqu’au bout d’une réalité transcendante et ouvre un monde mystique à notre investigation. » C’était l’époque où, face à l’Espagne « divisée en deux factions enragées, l’une faisant appel à l’Afrique et l‘autre à l’Asie », Neuhuys se demandait, une fois de plus, « de quel côté souffle l’esprit chrétien ? »[1]

Casanier, tant par vocation que par nécessité, Neuhuys ne découvrira ce pays rêvé que tardivement.

« 1957 fut l'année de notre voyage en Espagne. Son accès par Burgos est terriblement stérile. On n'aperçoit que des pierres et parfois, au flanc d’un mont pelé, un berger drapé de sa longue cape noire gardant un maigre troupeau de moutons jaunâtres. Comme les trains sont d’une désespérante lenteur, ma femme et moi arrivâmes à Burgos à quatre heures du matin. Il faisait un froid de canard malgré que nous fussions fin avril : Ibérie Sibérie.

Le lendemain nous fûmes à Madrid. Ma femme aimait Madrid. Cibeles, la Gran Via, la Puerta del Sol lui rappelaient le Berlin de sa jeunesse, au point qu’elle confondait les deux et disait Berlin pour Madrid. Nous logions calle de la Salud à raison de la modique somme de 65 pesètes pour la pension complète.

De Madrid nous rayonnâmes vers Cáceres, Ronda, Ségovie. Cette dernière offre la synthèse la plus émouvante de toutes les Espagne. Son triangle aqueduc-cathédrale-alcazar concentre le secret, le triple secret d’une Espagne romanisée-fanatisée-arabisée sur laquelle se profile la robe à volants vaporeusement superposés de la gitane : c’est l’huevo de Colon…

Longtemps ma femme et moi nous souvenions des moindres péripéties de ce voyage. Nous disions : « Il vente comme à Valladolid, voici un arc-en-ciel comme à Saint-Sébastien, il fait soleil comme dans les arènes de Grenade, tu te souviens ? » [2]

L’Espagne pour lui fut "la bougeotte de don Quichotte/ Sur un carrosse délabré/ la simplicité d’être". Pordiosear, écrira-t-il : "s’encastiller/ dans un goût qui n’est plus le nôtre". Il qualifiera Thésée de torero — ce "torero sacerdotal" qui "met un ultime point d’honneur à donner proprement la mort" et dont le "calme fait fureur" — et évoquera le "staccato des mots qui frappent dur" — "sur un mur andalousement blanc".

&

Déjà au début des années vingt, Guillermo de Torre, promoteur et théoricien de l’ultraïsme, avait signalé la poésie de Neuhuys, dont il louait également l’attitude critique. Grâce à son esprit juvénile et perspicace, Neuhuys est en sympathie naturelle avec toutes les formes nouvelles, et c’est comme s’il s’adjoint à l’auteur, annotant en marge ce que celui-ci suggère mais a omis de consigner.

Mais il semble bien qu’il ne fut pour la première fois traduit en espagnol qu’en 1931.

« Je me souviens d’un banquet organisé à l’occasion de la sortie de presse d’une volumineuse anthologie : Un Siglo de Poesía Belgica. Je me trouvais assis à côté de l’ambassadeur du Mexique à Bruxelles, Francisco Castillo Nájera. Mes poèmes, assura-t-il, étaient de ceux qu’il avait eu le plus de plaisir à traduire en espagnol :

— Mais quand donc trouvez-vous le temps de les écrire ? s’exclamait-il.

— Quand les affaires ne marchent pas.

— Dans ce cas, je souhaite qu’elles ne marchent plus jamais.

Hélas ! le souhait de l’ambassadeur se réalisa et nous ne tardâmes pas à nous retrouver sur la paille. »[3]

L’anthologie bilingue de Francisco Castillo Nájera — sinologue érudit et spécialiste de la littérature murale, annonciatrice des gazetiers et du journalisme moderne, qui connaîtra une véritable renaissance lors de la révolution culturelle — parut en 1931 aux éditions Labor, Bruxelles, et chez M. Aguilar à Madrid. L’achevé d’imprimer est daté du 31 mai, mais il semble bien que le volume ne parut qu’à la fin de l’été. Ce fort volume de 548 pages fut imprimé à Anvers, chez Buerbaum, personnage hors du commun s’il en fut.[4] De Rodenbach à Hubert Dubois, elle présente non seulement un large et judicieux éventail de poèmes, mais également des précieuses notes critiques, biographiques et bibliographiques. De plus, dans ces aperçus historiques, Castillo s’avère fin essayiste et historien éclairé des idées. [5]

Sous la rubrique « Poetas de espíritu nuevo », Neuhuys y est représenté par quatre poèmes : « Religion » (Le Zèbrehandicapé, Anvers, Ça ira, 1923 ; avec un portrait de l’auteur par Floris Jespers) ; et « Idylle » (L’Arbre de Noël, Anvers, Lumière, 1927).

Trente-cinq ans plus tard, les éditions Aguilar publièrent Poesía belga contemporánea francesa y neerlandesa, une anthologie présentée par Edmond Vandercammen et Karel Jonckheere. Les poèmes français furent traduits par Alvarez Ortega, J. M. Caballero Bonald, José Luis Cano, Francisco Carrasquer, Gerardo Diego, Francisco José Figuerola et Sofía Noël.[6] Paul Neuhuys y est représenté par trois poèmes, traduits par Alvarez Ortega : « Seigneur » (Le Canari et la cerise, Anvers, Ca ira, 1922), « Histoire » et « Indication » (L’Arbre de Noël, op. cit.).

Henri-Floris JESPERS

 



[1] Paul NEUHUYS, L’Espagne, in Le Matin, 1er mai 1937.

[2] Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, pp. 139-140.

[3] Paul NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, p. 117.

[4] Jozef Frans BUERBAUM (1860-1936), imprimeur et auteur de romans populaires. Durant la Première guerre mondiale, éditeur et rédacteur en chef (sous le pseudonyme Janus Droogstoppel) de la feuille clandestine De Vrije Stem. Déporté en 1916.

[5] Francisco Castillo Nájera, Un siglo de poesía belga. Historia – Notas críticas, biográficas y bibliográficas – Traducciones. Prólogo de José Juan Tablada, Bruxelles, Éditions Labor/ Madrid, M. Aguilar, 1931, 548 p.

[6] Poesía belga contemporánea francesa y neerlandesa. Selección y nota preliminar de Edmond Vandercammen y Karel Jonckheere, Madrid, Aguilar, 1966, 364 p.

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Published by ça ira!
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