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7 avril 2008 1 07 /04 /avril /2008 06:50

Le poète Yu sent que le poème descend par le bras droit, fait halte au coude, s’en va par les doigts. « J’ignore d’où il vient et où il va”. 

 

À la fin des années cinquante, le ronron poétique était fortement contesté, aussi bien dans la mouvance (néo-) surréaliste, déjà consacrée, que dans les milieux effervescents des tenants d’une nouvelle radicalité.

Pierre Garnier constatait : « Des tonnes de vers, même excellents, ne font que barrer la route à l’aventure. » Et Pierre Puttemans de s’écrier : « Il y a longtemps que la plupart des poètes n’ont plus rien à nous dire – et que leur seul propos est de nous entretenir des états d’âme dont, pour ma part, je me fous éperdument. »

Avec Spatialisme et poésie concrète (Gallimard, 1968), Pierre Garnier se profila, tout comme Henri Chopin, à la pointe de l’avant-garde poétique internationale. Dans les années soixante du siècle précédent, il collabora  à deux revues anversoises : Les Soirées d’Anvers et De Tafelronde, animées respectivement par Paul Neuhuys et Paul de Vree, tous deux alertes à signaler sinon à embrasser les tendances nouvelles.

Les divergences d’opinion entre Pierre Garnier et Henri Chopin ont déjà été traitées dans le bulletin.[1] Mais, signalant que les poèmes graphiques en France « sont plutôt des jeux », Chopin reconnaîtra que les poèmes concrets de Pierre Garnier (et ceux de Jean-Marie Le Sidaner) « sont des magnifiques exceptions ». [2]

L’œuvre tentaculaire et protéiforme de Pierre Garnier a été analysée dans la plus pure tradition de l’érudition allemande par Gaby Grappmayr, dont la thèse de doctorat est éditée. [3] Et voici réunis en un beau volume de plus de 500 pages, sous le titre Le Poète Yu / Der dichter Yu [4], les méditations concrètes de Pierre Garnier, parues en éditions bibliophiliques aux Ediciones del Hebreo Errante à Madrid. (C’est à ce dernier ouvrage que nous renvoyons dans l’analyse ci-dessous)

Le poète Yu est le résultat d’une recherche entamée voici plus de quatre décennies, dans les débuts de la poésie spatiale, véritable somme ou plutôt, « sommet, la pointe d’un diamant sur laquelle Orient et Occident fusionnent, dans la pureté ou la dureté des lignes qui composent, chaque fois, un poème d’origine », dixit Pierre Courtaud.

Le Poète Yu est le résultat de cette longue réflexion dont le point d’envol date du travail d’Ilse et Pierre Garnier avec le poète nippon Seiichi Niikuni, suivi dès 1967 de la publication du premier recueil de poèmes visuels franco-japonais et, en 1971, d’un disque franco-japonais de poésie sonore. Un poème concret de Seiichi Niikuni (1927-1976), conçu en fonction de l’environnement, est apposé sur la façade d’un bâtiment à Leyde aux Pays-Bas.

Sous le titre Jardin japonais 1 et 2, Garnier publiera en 1976-1978 deux livres de poésies spatiales, dédiés au poète japonais.

« Vingt-cinq ans après est paru Le jardin japonais du poète Yu. Il est le résultat de cette longue réflexion poétique Europe-Japon, Occident-Orient, en poésie : la juxtaposition des mots et des figures, leur opposition, le déchiffrage des uns par les autres ; il faut donc s’arrêter à chaque page, examiner le dessin et le mot ; ils jouent l’un pour l’autre. »

Les poésies spatiales ou visuelles du poète Yu sont chacune non seulement l’aboutissement d’un long cheminement méditatif, mais également un support de méditation, figure chargée de surcroît. Il retrace et raconte la route du poète, il décrit le chemin qui mène au poème et au monde.

Le poète Yu dit : « les hirondelles sont immobiles » quand il les voit partir et revenir.

Ainsi, il obtint l’illumination (p. 30)

Contrairement au hortus conclusus, le jardin japonais est ouvert. Et sans pierres, le jardin perd son sens.

Les pierres sur le sable méditent, dit le poète Yu, elles poétisent le monde, ce sont elles qui écrivent les poèmes dans le poète (p. 46)

 

Le poète Yu prit dans sa main une petite pierre et dit :

« c’est la solidité du monde » (p.98)

 

« Vois-tu de l’harmonie

  la splendeur »

conclut le poète Yu (p. 100)

 

L’enfance, le village, la guerre, le communisme, la Résistance, la nature, ce sont là les thèmes des chroniques que Pierre Garnier nous donne : Car nous vivons et mourons si peu (1999), L’immaculée conception (2001), L’Alouette : une litanie picarde (2002), Ech catieu d’Pinkigni (2003), Viola tricolor (2004). Cette poésie linéaire ne s’oppose nullement à la poésie spatiale ou visuelle, au contraire, elle l’éclaire et la commente. C’est à juste titre que Lucien Wasselin souligne que « ce retour au passé met en évidence la naissance à la poésie et la genèse de la poésie spatiale ».[5] (En publiant un recueil en picard, sa langue maternelle, c’est l’enfance, qui n’est pas un âge mais un lieu, que le poète (re)visite.)

Les poèmes de Yu, quant à eux, sont à la crête de l’abstraction la plus concrète. Réduit à sa plus simple expression, le poème — c’est-à-dire ce dessin à la fois construit et réduit, resplendissant de radiation et de concentration — est à la fois concret et abstrait. Yu n’intervient que rarement, éclairant d’un commentaire lapidaire ce dessin qui est également chiffre.

La problématique même de la poésie spatiale et visuelle transparaît à quelques reprises, toujours d’une manière révélatrice sinon décisive :

Yu récite un sonnet de Ronsard –

« Ça tourne bien » dit-il – et il se met à faire

des cercles qui sont aussi des sonnets. (p. 112)

 

Yu dessine un cercle : ce pourrait être un

sonnet mais c’est la cécité –

Yu pense à la Poésie, à la peinture,

à la musique, à l’histoire...

c’est aussi la cécité, dit Yu (p. 142)

 

L’escargot, sa coquille hélicoïdale globuleuse et ses deux paires de tentacules rétractiles, déjà sujet de méditation dans le premier tome (pp. 114-135), revient en force dans le deuxième tome du poète Yu (pp. 160-342) :

Le poète Yu regarde les étoiles – et il pense aux deux yeux-points de l’escargot toujours tournés vers elles ; c’est merveilleux, dit Yu, ces escargots qui ne possèdent que quelques étoiles, quelques neurones – et qui ont aussi imité dans leur coquille l’univers infini et rond. (p. 178)

 

Le poète Yu trace un un et dit :

« ce un n’a ni commencement, ni milieu, ni fin »

Et le poète Yu reprend sa promenade (p. 56)

 

En 1988, les Éditions Quaternaire publièrent à Liège une série de Poèmes en chiffres de Pierre Garnier.[6] 

Il y eut jadis les poèmes en prose. Voici des poèmes en chiffres. Ils sont pour moi un aboutissement, ces poèmes-problèmes. 

Les chiffres, qui « ont cette qualité d’être indépendants, autonomes », apparaissent dans ce second tome du Jardin japonais du poète Yu :

Les chiffres ne disent pas plus que les pierres

ils disent le monde. (p. 194)

 

Il y a dans le nombre quelque chose qui coule, qui s’échappe, qui suppose que le 6 coule dans le 7. (p. 228)

 

Ce sont là peut-être les poèmes, non pas les plus « hermétiques », car cette poésie visuelle est par définition ouverte, mais les plus exigeants et, par là, aussi déconcertants que certains koans zen.

Le troisième tome du poète Yu (pp. 366-513) fait fonction de dernière promenade. Dans le Deuxième Manifeste pour une poésie visuelle, publié en 1963 dans le numéro 30 de la revue Les Lettres, Pierre Garnier proclamait : « Nous remplaçons la lecture par la contemplation de l’objet Mot ».

Quatre décennies plus tard, voici le poète Yu qui contemple l’objet dessin qu’il a tracé:

depuis longtemps déjà, dit Yu, on raccourcit le poème ; de la poésie reste une saignée ; la poésie visuelle n’a fait que suivre la pente. La poésie ne s’étend plus ; pour passer elle est d’un coup, un ébranlement, un coup d’aile. (p. 372)

Le poème-dessin peut sembler d’une simplicité déconcertante, il est surtout point de rencontre où le « lecteur » rencontre le poète sur un pied d’égalité.

En effet, « cette manière d’écrire le poème fait appel à l’entière mémoire » (p. 374). Le dessin (le chiffre) est chargé de toute la mémoire du poète (celui qui fait : le poète est un facteur disait Gaston Bachelard) et le lecteur (celui qui lie/relit les significations), à son tour, le charge de son imaginaire. Ainsi, deux promeneurs se rencontrent : 

la promenade vous métamorphose ; il y a un avant et un après ; dans la poésie visuelle le poème n’est plus à réciter, il est une promenade. Ce livre, dit Yu, est une promenade, la dernière promenade. (p. 380)

Une promenade sous le signe du soleil. « Si j’écris SOLEIL ou EAU c’est l’universalité que je touche », écrivait Pierre Garnier en 1963 dans son Manifeste pour une poésie nouvelle, visuelle et phonique.

« Prononcez le nom SOLEIL, laissez-vous grandir en lui, laissez-vous dorer par lui. »

Aujourd’hui, il ne s’agit plus pour le poète Yu de prononcer le mot « soleil », mais de méditer sur ce dessin-poème répété et de s’imprégner des multiples glissements sémiologiques et sémantiques de ce « soleil interne de la terre ».

N’était-ce pas William Blake qui nous prévint que « celui qui n’ose pas regarder le soleil en face ne sera jamais une étoile ».

Il y a un parallélisme frappant entre l’évolution de Michel Seuphor et celle de Pierre Garnier. Tout comme Dieudonné Calf pour le premier, le poète Yu accompagnera Garnier dans un cheminement qui mène à cet extrême dépouillement quasi mystique qui, par l’intermédiaire d’une méditation et d’une graphie tout orientales, (r)éveillera l’apparition christique, un thème qui mérite d’être traité en soi.

Tout comme Seuphor, le poète Garnier est sous-estimé : le postmodernisme dominant privilégie en effet l’ars poetica, cette triste putain de la poésie.

Quelle leçon, que celle que nous confie Garnier :

« Quand un oiseau va mourir, il s’active au-delà de toute mesure ; il en va de même de cette poésie, elle cherche des mousses, des graines germées, des miettes ; elle cherche partout des soutiens, car elle sait qu’elle va mourir ; on la voit chercher non pas des voies nouvelles mais des graines minuscules pour se nourrir à peine... » (p. 278)

Le poète Yu, c’est vous.

Henri-Floris JESPERS



[1] Cf Henri-Floris JESPERS, Hommage portatif à Pierre et Ilse Garnier, in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 12, 2002, pp. 24-38. Jean Marie Le Sidaner publiera une monographie : Pierre Garnier, Uzès, Formes et Langages, 1976.

[2] Henri CHOPIN, Poésie sonore internationale, Paris, Jean-Michel Place, 1979, p. 162.

[3] Gaby GAPPMAYR, Sprache und Raum. Die Poésie spatiale von Pierre und Ilse Garnier, Bielefeld, Aisthesis Verlag, 2004, 371 pp., ill.

[4] Pierre GARNIER, Le Poète Yu / Der dichter Yu, Bielefeld, Aisthesis Verlag, 2006, 520 p. ISBN 3-89528-567-6, 24,80 €.

[5] Rétro-Viseur, no 90, octobre 2002. Le poète Lucien Wasselin (°1945) a coor-donné le dossier Pierre Garnier consacré à la « querelle » Aragon/Garnier à propos de la poésie nationale. Ce dossier a paru dans le numéro de juin 2005 de Faites entrer l’infini, la revue de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet. Wasselin est membre du comité de rédaction de la revue Espaces-Marx.

[6] Cf la belle analyse de Gaby GAPPMAYR, Sprache und Raum. Die Poésie spa-tiale von Pierre und Ilse Garnier, Bielefeld, Aisthesis Verlag, 2004, pp. 265-269.

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Published by ça ira!
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