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4 avril 2008 5 04 /04 /avril /2008 04:07


                                                           Roger AVERMAETE


La correspondance inédite de Paul Neuhuys (1897-1984) et Roger Avermaete (1893-1988) éclaire la genèse de l’hebdomadaire satirique anversois Le Rat (1928) qui affichait dans ses colonnes un esprit tout à la fois d’avant-garde et de retour à l’ordre. Le Rat fait l’objet d’un article dans le dernier Bulletin de la Fondation ça ira, qui publie également les lettres d’Avermaete et de Neuhuys qui y ont trait.

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Le 14 novembre 1927, Roger Avermaete remercie Paul Neuhuys de lui avoir envoyé un exemplaire de La Conversion de Pittacus.[1] Il souhaite s’entretenir avec son ami d’un projet qui l’intéressera peut-être. Il s’agit de la création d’une nouvelle revue. Le 19 novembre,  Neuhuys en informe Georges Marlier, qui est « extrêmement d’accord » et croit que ce projet emportera également l’accord de Guiette.

Le lendemain, rendant compte à Avermaete de son entretien avec Marlier, Neuhuys propose de constituer un groupe de dix membres, afin de répartir davantage les implications financières : Werner Young, Bob Claessens, René Vaes, Maurice van Essche, Paul Manthy, Marlier, Willy Koninckx, Guiette, Avermaete et lui-même.

La préférence d’Avermaete va à un groupe de six membres. Il avance deux raisons principales pour limiter le nombre de membres: la difficulté de trouver un programme commun et éviter la présence prépondérante des critiques par rapport aux créateurs. De plus, il constate que certains noms avancés par Neuhuys « n’appartiennent à la littérature que par des liens ténus ». Il regrette qu’André de Ridder ne soit pas retenu, « bien plus sérieux que certains noms avancés par toi, tu en conviendras ». Quant à la question financière, elle est subordonnée au « groupement des forces vives autour d’une ou de plusieurs idées communes ». Avermaete propose un groupe de six.

Neuhuys s’incline, notant sur la lettre d’Avermaete les noms suivants : Vaes, Koninckx, Marlier et Guiette.

Guiette, qui se réjouit de faire la connaissance d’Avermaete, promet une collaboration active, mais il ne faut pas compter sur une participation financière. Koninckx, quant à lui, estime prioritaire d’assurer le financement. Rien n’empêche donc une réunion à six pour discuter le fond de la chose.

En fin de compte, « sept hommes de lettres et un amateur » rédigeront Le Rat, feuille hebdomadaire lancée par les éditions Lumière, l’enseigne d’Avermaete. Six des huit membres du comité avaient été membres du Cénacle et rédacteurs de l’une ou de l’autre revue qui en découlèrent : Roger Avermaete (Lumière), Willy Koninckx (Ça ira), Georges Marlier (Lumière et Ça ira), Paul Neuhuys (Ça ira), Maurice Van Essche (La Drogue), René Vaes (Lumière). Robert Guiette et Charles Dumercy complétaient l’équipe rédactionnelle.

Robert Guiette (1895-1971), lié depuis son séjour à Paris d’une constante amitié » avec Fernand Léger, Blaise Cendrars, André Salmon, Jules Romains et Max Jacob, était à la veille d’une brillante carrière académique et littéraire. C’est via le Club Artès que Guiette fit la connaissance de Neuhuys et de Koninckx, qui le qualifiera d’ « universitaire du type prétentieusement timoré ». [2]

C’est n’est pas seulement le bourgeois que les rédacteurs entendent vilipender, mais également la médiocrité et la suffisance des gendelettres. Le ton souvent digne de potaches du Rat  (anagramme d’« art ») n’est pas sans rappeler celui de La Drogue, l’éphémère hebdomadaire que Maurice Van Essche avait lancé après la disparition du Cénacle, dont six numéros avaient paru entre le 26 juillet et le 30 août 1919. Le comité de rédaction de La Drogue était constitué de « quatre hurluberlus toqués de littérature et un timbré de la science ». [3] Celui du Rat [4] Tout comme dans La Drogue, les rédacteurs n’hésitent pas à se mettre en scène et à pratiquer l’autodérision. comptait « sept hommes de lettres et un amateur ». L’instrumentation de cette qualification d’ « amateur » est située par Daphné de Marneffe dans son contexte implicite.

Dans le premier numéro, qui paraît le mercredi 2 mai 1928, deux nécrologies scellent la fin d’une époque, celle d’Odilon-Jean Périer, signée Robert Guiette, et celle de Paul van Ostaijen, signée Georges Marlier :

Il était normal que la mort de Paul van Ostayen fût passée sous silence. Pensez donc, un poète ! Et qui n’avait même pas l’excuse, comme son camarade Odilon-Jean Périer, d’être riche…

Neuhuys, quant à lui, donne un billet sur Ghelderode. Dans ce premier article consacré à celui qui deviendra, au début des années trente, un de ses meilleurs amis, il déclare d’emblée que le théâtre de Ghelderode se rattache à la véritable tradition de notre pays, à laquelle appartiennent le Pan de Van Lerberghe, La Tentation de saint Antoine de Materlinck et Le Cocu magnifique de Crommelynck.

Le Rat publiera des articles dont la lecture reste aujourd’hui revigorante. Dans les rubriques « Aux grand hommes, le rat reconnaissant », « Médaillon littéraire et « Revers du médaillon », parfois axées sur l’actualité immédiate, défilent hommes publics et célébrités littéraires de l’époque, dont certains bien oubliés : Fernand Crommerlynck, Max Elskamp, Louis Franck, Maurice Gauchez, Edmond Gleseneur, Franz Hellens, Camille Huysmans, Adolphe Max, Gaston-Denys Périer, Louis Piérard, Sander Pierron...

Le Rat ne survivra pas à l’été 1928. Après une douzaine de numéros, essoufflé, il mourut le 30 août de sa belle mort dans l’indifférence générale. Curieusement, dans ses nombreuses publications historiographiques et mémorialistes, Avermaete ne fera jamais mention de cette publication, dont certains articles mériteraient d’être tirés de l’oubli.

Henri-Floris JESPERS

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[1] Paul NEUHUYS, La conversion de Pittacus, Cf. Henri-Floris JESPERS, Retour à l’ordre et inquiétude identitaire, in Bulletin de la Fondation Ça ira, no 16, pp. 6-9.

[2] Willy KONINCKX, Reportage rétrospectif, in Les Soirées d’Anvers, Anvers, Ça ira, troisième cahier, mars 1962, p. 44.

[3] À propos de La Drogue, cf. Willy KONINCKX, Maurice Van Essche et l’existence éphémère de ‘La Drogue’, in La Renaissance d’Occident, janvier 1929, pp. 71-79 ; Henri-Floris JESPERS, Talon rouge et bonnet phrygien : initiattion à la critique, in Paul NEUHUYS,  Soirées d’Anvers. Notes & essais, Anvers, Pandora, 1997, pp. 31-44.

[4] Daphné DE MARNEFFE, Entre modernisme et avant-garde. Le réseau des revues littéraires de l’immédiat après-guerre en Belgique (1919-1922), Thèse de doctorat inédite, Université de Liège, année académique 2006-2007, p. 188.

 

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Published by ça ira!
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