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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 04:12

LA DISPARITION, CORNEGIDOUILLE

 

On ne le verra plus, repoussant des doigts une longue, longue mèche de cheveux gris que l’âge n’avait point raccourcis. On ne l’entendra plus, prenant son épouse à témoin, maugréer entre ses dents et son tuyau de pipe contre les inepties belgo-belges, la culture académique, les cireurs de pompes, les retards de la poste et une certaine autorité communale. Surtout manqueront dans plus d’un bistrot de Verviers ou de Liège ses jeux de mots tirant dans tous les sens, son rire franc et canaille, son humour rosse et noir, qui dégonflait, cornegidouille, plus d’une baudruche ubuesque. André Blavier, natif de Hodimont, faubourg populaire de Verviers, a définitivement cassé sa pipe dans la cité lainière, ce samedi 9 juin, à l’âge de 79 ans.

André Blavier aura, sa vie durant, revendiqué son appartenance wallonne et provinciale, même s’il avait largement ouvert les portes de sa revue temps mêlés — fondée en 1952 avec le peintre Jane Graverol — aux artistes d’ici et d’ailleurs, pour peu qu’ils soient innovateurs, curieux, naïfs, marginaux et en dehors de tout terrorisme idéologique.

Si Blavier posait des bombes, c’était en effet contre le conformisme, qu’il soit politique, littéraire ou artistique. Une méthode qui le rapprochait davantage de Dada que du surréalisme, dont il fut pourtant l’un des plus pertinents observateurs en Belgique : faut-il rappeler qu’il est l’éditeur des Écrits complets de René Magritte, peintre qu’il admirait et qu’il exposa dans une cave mal fermée  de  Verviers,  à  une  époque   l’artiste n’était pas encore une poule aux œufs d’or ?

En même temps, fidèle aux principes de la pataphysique, qui est “la science des solutions imaginaires”, André Blavier professait une (apparente) indifférence aux heurs et bonheurs pouvant survenir dans son existence.

On n’ose imaginer ce qu’aurait été l’avant-garde dans ce pays — la Belgique sauvage comme on l’a appelée — sans cet enfant terrible(ment) caustique et curieux de tout. Véritable puits de science, qui gardait de ses origines populaires la véritable modestie de l’autodidacte, André Blavier accueillait, lisait, éditait, ouvrait ses archives, ses fichiers et sa maison à une quantité invraisemblable d’artistes, de chercheurs et d’universitaires. Les autorités de sa ville et du pays n’ont que très (trop) tardivement pris conscience de l’importance réelle du petit bibliothécaire.

Car, à travers sa revue temps mêlés — il suffit d’en parcourir les sommaires, où sont voisins Pansaers, Ghelderode, Magritte, Scutenaire, Neuhuys, Jacqmin —, à travers le Fonds Queneau qu’il créa à Verviers et où atterrissaient des chercheurs venus du Québec, du Japon, des États-Unis, de France et de Navarre, à travers ses recherches sur les Fous littéraires, à travers son intérêt pour des artistes comme Enrico Baj et Maurice Pirenne, André Stas et Lionel Vinche, Christian Dotremont et Roland Topor, André Blavier a réussi là où tant d’autres avaient échoué : réconcilier le pessimisme foncier de sa nature et les passions du cœur, sans pour autant renoncer à un franc-parler souvent féroce, et à une exigence de qualité qui démontrait qu’on pouvait, n’en déplaise aux beaux esprits, faire rimer provincial avec capital.

Alain DELAUNOIS

(Paru dans le Bulletin de la Fondation ça ira, no 7, 3ème trimestre 2001.)

 

« Attention ! Ne déplacez rien. » Le grand ordre caché du désordre apparent : partout, sur toute surface plane disponible (c’est-à-dire qui ne l’est plus), empilés et répartis, feuillets dactylographiés enluminés de repentirs, fragments de photocopies retouchées, fiches, petits papiers de toutes sortes et de tous formats, épreuves adornées de signes de correction, ces insectes qui mordent la marge de la page et qui sont à la composition, mais d’une manière plus clinique et définitive, ce que biffures, ratures et surcharges sont au manuscrit... Nous voilà bel et bien dans la cuisine de l’obsédé de précision, dans la boutique du brocanteur. Étal et étalage de l’homme fait de lettres. André Blavier prépare la réédition des Fous littéraires, livre-culte quasi mythique.

Notre première rencontre avait eu lieu aux Biennales de la Poésie à Knokke-le-Zoute en 1966, où il m’avait interpellé, après une intervention que j’avais consacrée à rose mon chameau, livre-collage du poète et cinéaste flamand Patrick Conrad. Blavier, esprit curieux, dans tous les sens du terme, m’interrogea longuement sur l’évolution de la poésie expérimentale de langue néerlandaise.

Nous ne sommes pas programmés pour le hasard, ni même d’ailleurs pour la nécessité : trente-trois ans plus tard, notre ultime entrevue à Verviers, programmée et même intéressée celle-là, fut en effet placée sous le signe de Paul Neuhuys, à qui Conrad avait rendu hommage en 1984 dans un émouvant documentaire télévisé. Ce fut alors que Blavier mit généreusement à la disposition de la Fondation Ça ira un jeu de photocopies des lettres qu’il avait reçues de Paul Neuhuys.

Blavier, estafette exemplaire de cette Belgique sauvage que Phantomas célébra dans son numéro 100-101, fut pour Neuhuys, casanier, timide et effacé, un point d’ancrage vital et essentiel. Toujours “extrêmement attiré par les extrêmes”, Neuhuys soulignera que Blavier “voit l’authenticité de la poésie dans une permanente dérision, un sarcasme, un humour, un parti pris de ne pas se prendre au sérieux.”

&

La correspondance Neuhuys/Blavier sera le fil conducteur de l’article que j’ai consacré dans le Bulletin de la Fondation ça ira (no 7, 3ème trimestre 2001) à ce fin lettré, lecteur infatigable de ce qu’écrivirent les rêveurs solitaires. Nous y croisons, chemin faisant, Clément Pansaers, Édouard Jaguer, Pascal Pia, Tristan Tzara, Paul Joostens, Georges Thiry, Raymond Queneau, André Delvaux, Paul Dewalhens et le libraire parisien Robert Chatté (« un chaud lapin, ce Chatté-là ! », dixit Neuhuys, qui lui offre dans les quartiers chauds du port d’Anvers une de ces fenestrières dont le parisien se montre friand). Dans la même livraison, une longue note de lecture est consacré à la réédition des Fous littéraires.

Ce septième numéro du Bulletin est hélas! épuisé. Et si nous reproduisions ici ces articles, en hommage à Blavier, l’inimitable ? 

Henri-Floris JESPERS

 

André BLAVIER, Les fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2000, 1152 p., 68,6 €.

Signalons aux lecteurs néerlandophones le livre de Ed Schilders, Vergeten boeken. Literaire curiosa en rariora, boekenvrienden en bibliomanen (Amsterdam, Loeb, W & L Boeken, 1986, 388 p.) Et, bien sûr le blog http://www.mededelingen.over-blog.com

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Published by ça ira!
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dissertation abstract 21/01/2010 13:46


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