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17 février 2008 7 17 /02 /février /2008 05:17

Au cours de ses entretiens avec Thérèse Marlier sur les surréalistes bruxellois qu’il a fréquentés depuis le début des années soixante, Christian Bussy –dans son rôle nouveau d’ intervieweur interviewé – entendait « faire revivre, à travers mille petits faits vrais, tantôt anodins, tantôt significatifs, ce qu’à été leur vie de tous les jours ». Il y réussit à merveille : ces entretiens conservent tout le charme de la parole spontanée et des tâtonnements de la mémoire qui n’hésite pas à sauter du coq à l’âne, charriant inévitablement quelques imprécisions ou erreurs marginales. Il faut rendre gré à Bussy d’avoir refusé de prendre de la distance – et de préférer ainsi les dérives de la culture piétonnière gauloise à la ligne droite des voies militaires romaines. 

Nous lui devons déjà Tout reste à dire, un entretien avec Marcel Mariën (Bruxelles, Didier Devillez, 1997, 68 p.) Si Mariën s’était choisi Nougé comme maître à penser, Bussy fera de Mariën son gourou. Bussy apporte avec chaleur le témoignage d’une longue complicité (les entretiens de Bussy complètent sur de nombreux points les mémoires de Mariën), mais il n’en garde pas moins une lucidité exemplaire. Évoquant la préparation de son film Marcel Mariën dans tous ses états, il constate avoir été piégé :

Il était méchant, aussi. Les surréalistes sont aussi méchants.

Tous ?

Oui. Tous, sans exception.

Lui, en particulier.

Non. Magritte aussi. Scutenaire pas, mais il avait d’autres défauts, mais si on commence avec les défauts... [...] Dans les défauts il y a des raisons. Les défauts ne sont pas sans qualités.

Burssy n’hésitera donc pas à répéter des rosserie de Mariën sur le compte de Tom Gutt, de Nougé ou de Scutenaire. Glaciales et tranchantes comme un couperet de guillotine, elles témoignent toujours d’une intelligence aiguë. La plupart des personnages évoqués le sont souvent par Mariën interposé, et la vision du surréalisme de Bussy, c’est celle de Mariën :

Breton c’était l’écriture automatique, qui n’était pas sans vertu, mais sur laquelle Breton a ensuite construit une théorie, un véritable système philosophique, explique Mariën, une théorie qui élève l’inspiration naïve au rang de vérité. Ce qui l’englue, conclut Mariën, dans la mystique. Sur ce point, Breton rencontre Freud etc. Tandis que les Belges, eux c’était tout le contraire, ce n’était pas écrire en roue libre, il y avait une attention suivie d’une intention profonde. Tout ce qui était fait était réfléchi.

Mais l’auteur de l’Anthologie du Surréalisme en Belgique, (Gallimard, 1972) n’est pas un doctrinaire, et nous le voyons rompre une lance pour Saint-Exupéry remettant André Breton à sa place.

Évoquant Dada et Cobra, Bussy constate :

Leur départ est identique, c’est une sorte de recherche de la pureté, on fait table rase. Dada de la littérature et des œuvres d’art et Cobra de l’École de Paris et des peintres académiques et officiels. Et puis leur arrivée est identique : ils tombent dans le succès et le succès fait que c’est une nouvelle École académique. Le succès gomme la force des choses et aveugle les gens.

Bien sûr, on pourrait en dire autant du surréalisme. Bussy rappelle que sa première émission de radio était consacrée au catch, et sa première télévision au kitch. On peut dire qu’il était  prédestiné, car il n’y eut pas mal de catch chez les surréalistes, et beaucoup de kitch chez les ouvriers de la vingt-cinquième heure.

Les mémoires parlées de Bussy regorgent de ces anecdotes significatives « qui font la vie », de ces « petits faits vrais » qui éclairent subitement d’un jour nouveau un personnage que l’on croyait jaugé sinon jugé une fois pour toutes, mais aussi, bien sûr, de ces « petits faits faux » qui, eux aussi, mènent leur vie, car

Les petits faits faux, c’est la même chose d’une certaine façon, disons qu’ils ont parfois la même force que les petits faits vrais.

Henri-Floris JESPERS

Christian BUSSY, Les surréalistes au quotidien. Petits faits vrais, s.l. [Bruxelles], Les Impressions Nouvelles, 2007, 255 p., ill., 22 €. Préface d’Olivier Smolders.

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Published by ça ira!
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