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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 03:24

Édouard Jaguer fut l’un des premiers à signaler la création du Bulletin ça ira ! :

 

Ça ira ! revient ! Même si ce titre ne dit plus grand chose aux moins âgés de nos contemporains (et plus encore pour cette raison que pour tout autre chose), il s’agit là d’une nouvelle de grande importance.

 

Reprenant à son compte notre affirmation que « de toutes les revues d’avant-garde paraissant en Belgique », Ça ira ! fut dans les années 1920-1923 « la plus radicalement ouverte aux métamorphoses des littératures expérimentales », Jaguer soulignait que « pour le poète Neuhuys, la fête se poursuivit bien au-delà »,

 

et c’est ainsi qu’ami de la première heure de Clément Pansaers, il répondit avec enthousiasme à mon appel, en 1953, lorsqu’il s’agit de publier un hommage à ce dernier dans le no 1 de Phases, où son nom voisine au sommaire avec ceux de Marcel Duchamp, Henri-Pierre Roché et Velimir Khlebnikov, mais aussi avec ceux de Camille Bryen, Pierre Alechinsky, Jackson Pollock ou Jacques Hérold. Mieux que tout autre, Neuhuys a incarné brillamment la continuité de la recherche expérimentale [...].[1]

 

Dans la dernière note qu’il consacra au Bulletin, Édouard Jaguer fait référence dans Infosurr (n° 64, juillet-août 2005) au premier numéro de Phases (1954).

 

Lorsqu’il y a un peu plus de cinquante ans, je décidai de publier un inédit de Pansaers dans le n° 1 de Phases, Neuhuys me mit en rapport avec Van Essche, que ma femme et moi avions été voir à Bonlez, dans une maison remplie de meubles cubistes et de dessins et peintures de constructivistes russes ou belges. Grand souvenir !

 

L’inédit, Nicanor, était accompagné de deux textes que nous reproduisons ici, témoignages de la perception de Pansaers il y a plus d’un demi-siècle.

 HFJ

Meeting pansaérien

 

 Dans la maison des folles moi seul je suis fou.

 

Pansaers

 

Quiconque s’est laissé prendre à la curiosité — exceptionnelle, il est vrai — de lire les poèmes de Clément Pansaers gardera toujours le souvenir de l’indépassable en son sens mer agitée de cette frénésie verbale d’où, tels de surprenants exocets, s’envolent pêle-mêle les plus bigarrées imprécations du vocabulaire « moderne »...

 

Dans cette tourmente où tous les éléments s’entrechoquent, point de Radeau de la Méduse ni de brick l’Argus pour les mots naufragés d’un univers en pleine expansion ; le virus dada s’y livre à ses plus capricantes divagations ; aussi serait-il bon, à notre époque de cinquante-troisième sagesse rassise et de retour aux valeurs soi-disant éternelles, de répandre à travers villes et campagnes, de préférence par la voie des airs, quelques milliers d’anthologies drainant les plus corrosifs passages de Bar Nicanor, du Pan-Pan, et de quelques rares autres textes où l’automatisme verbal atteint de plein fouet à ses extrémités lyriques.

 

« Depuis bien longtemps je n’avais pas été à pareille fête », écrivait André Breton (à propos du Pan-Pan au Cul du Nu Nègre), en 1920. Mais trente-trois ans plus tard, voici qu’encore une fois cette fête entrouvre ses dioramas peints à la flamande, de main de maître, pour nous laisser apercevoir d’autres manèges, d’autres scenic-railways dont les mouvements variés sont aussi contraires à tout académisme, et contradictoires entre eux, de surcroît, mais d’une toute autre façon.

 

Dans le présent texte, en effet, Pansaers oublie d’utiliser les engrenages multiples et grinçants de ses chaînes d’images tourbillonnaires, toujours à mi-chemin titubant entre les bombances éthyliques d’un affolant « bar de l’escadrille » et les typographies provocantes des premiers âges du constructivisme.

 

Ce texte est extrait d’un manuscrit de 60 pages intitulé Nicanor (que son auteur n’a cependant pas cru pouvoir ou devoir insérer dans Bar...). Le thème de ce récit — car c’est d’un récit, d’une longue nouvelle érotico-philosophique qu’il s’agit et, comme nos lecteurs pourront le constater, le « style » s’y fait « intelligible » — est d’une désarmante simplicité ; l’on se propose de nous faire partager les tourments de Nicanor, [...] pris entre sa vie familiale et ses tourments passionnels. Cet émiettement du temps ne va pas sans quelque inconfort physiologique et moral pour lui ; et c’est ainsi qu’une nuit d’insomnie, à défaut de rêves interdits, il échafaude pour lui seul un système pour échapper aux contradictions du monde et aux siennes...

 

Ni le Grabinoulor de P.A. Birot, ni le héros bien connu de Joyce ne sont très loin, mais il faut en outre reconnaître à ces pages – sorte d’apologie commune de l’« ange » et de la « bête », saisis ensemble à travers leur plus triviale et complice immédiateté : l’homme, un ton définitif et suractuel

 

Édouard JAGUER

Une mise au point qui n’est point de mise

Vous me demandez des souvenirs sur Clément Pansaers. Ces souvenirs datent de l’année 1921 où Clément Pansaers avait publié aux Éditions « Ça Ira ! » (Anvers) son Apologie de la paresse et s’était chargé de recueillir pour la revue Ça Ira ! les textes du fameux numéro Dada (novembre 1921) au sommaire duquel figuraient les noms de Pierre Albert Birot, Benjamin Péret, Paul Éluard, Ezra Pound, Francis Picabia, Céline Arnauld, Georges Ribemont-Dessaignes, etc.

 

Clément Pansaers, comme on peut le lire dans Poètes d’aujourd’hui, mon étude sur l’orientation de la conscience lyrique, parue en 1922, était le seul représentant de Dada en Belgique, et il y a peu de chance pour qu’on lui en sache jamais gré dans son pays. C’est par cette étude sur Dada, préalablement publiée dans la revue, que j’entrai en contact avec Clément Pansaers.

 

Grand, dédaigneux, il rappelait, par sa silhouette d’Aurevillesque, un connétable d’une sorte de tribunal mérovingien.

 

Invité par notre groupe, on le vit à Anvers, flanqué d’une muse excentrique qu’il appelait la Marchesa Bianca da Pansa.

Il apportait parmi nous la théorie de la destruction.

 

C’est à la suite du numéro Dada et, attiré sans doute par ce « paria ès démolitions » que fut notre ami, qu’Henri Michaux nous adressa son premier essai : Les Rêves et la jambe, sur le rêve localisé, où avec l’exactitude scientifique qu’il apporte dans l’observation d’un monde imaginaire, il nous assure que la jambe peut rêver à elle seule, faire un rêve de jambe dans l’inaffectivité totale du rêve.

 

On peut dire, sans crainte de se tromper, que Les Rêves et la jambe sort de l’Apologie de la paresse de Clément Pansaers.

 

Pour faire écho à une enquête du temps : « Faut-il brûler le Louvre ? » la Revue de l’Époque avait ouvert une autre enquête : Faut-il fusiller les dadaïstes ?

Clément Pansaers fut à cette occasion traité de fou, d’exhibitionniste mystique. Gide l’avait lu, dit-il, avec une « curiosité amusée ». Mais malgré tout, ajoutait Pansaers, « Dada a existé et existe : et comme toujours certains attendent les œuvres, alors que les œuvres sont là. Et qu’importe qu’elles ne soient qu’une curiosité... Provisoirement ».

En février 1922, je reçus de Clément Pansaers, de Paris où il habitait, 45 rue Jacob, une lettre où il se plaît encore à constater que j’étais le seul en Belgique d’avoir osé rendre à Dada ce qui lui revenait. Hélas, il venait d’apprendre par plusieurs médecins et professeurs neurologues consultés en France et en Belgique, qu’il avait la tuberculose des glandes et qu’il était dans un mauvais état...

 

Ainsi Clément Pansaers disparut au moment même où je me promettais de le mieux connaître.

 

Avec Michaux et de Ghelderode, il fut le promoteur en Belgique, d’une école que l’on pourrait appeler : l’École du Mépris, la seule qui soit viable chez nous.

Paul NEUHUYS

 



[1] É.J., Ah! Ça ira, Ça ira, Ça ira! une épopée dynastique, in Infosurr, no 38, novembre-décembre 2000, p. 13.

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Published by ça ira!
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