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13 février 2008 3 13 /02 /février /2008 02:59

LES FAITS ACCOMPLISSABLES ET LE FAIT ACCOMPLI

 

Et je ne parle pas de la conscience poétique des objets, que je n’ai pu acquérir qu’à leur contact spirituel mille fois répété.

André Breton

 

Dans la nuit du lundi 8 au mardi 9 mai 2006, Édouard Jaguer s’est éteint dans son sommeil. Ses obsèques eurent lieu le 15 mai à 11h30 au Père Lachaise. Thierry Neuhuys y assista, témoignage de la complicité fraternelle qui nous liait. Jean-Michel Goutier a pris la parole et lu le texte que lui avait envoyé la veille Vandrepote sur Édouard Jaguer ainsi que le poème dicté par Édouard Jaguer lui-même en avril dernier.

C’est vers la fin des années trente que le jeune Jaguer (°Paris, 8 août 1924) découvre simultanément le surréalisme et la peinture non-figurative. En 1943 il rejoint la nébuleuse de La Main à Plume qui conjugue les impératifs de la Résistance et les exigences du surréalisme. Après la guerre, il est un des premiers à encourager les peintres de l’abstraction lyrique alors à ses débuts, se liant d’amitié avec Jean-Michel Atlan, Camille Bryen, Asger Jorn, K.O. Götz et Pierre Soulages. Il participe à d’éphémères tentatives de formation de groupes : La Révolution la nuit (Yves Bonnefoy), Les Deux Sœurs (Dotremont) et Le Surréalisme Révolutionnaire (Dotremont, Noël Arnaud e.a.). C’est dans cette foulée et dans la même perspective expérimentale qu’il devient rédacteur français de la revue Cobra (1948-1951). Fin 1949, il fonde avec Max Clarac-Sérou et Iaroslav Serpan la revue Rixes (deux livraisons : mai-juin 1950 et janvier 1951). La rapide disparition des deux revues l’incite à créer une nouvelle plate-forme destinée aux groupes et aux artistes individuels qui, dans la ligne ou dans la marge du surréalisme ou de l’abstraction lyrique, recherchent de nouvelles formes d’expression. Avec Anne Éthuin (°Le Cateau, 1921) et quelques amis, dont Jacques Lacomblez (°Ixelles, 1934), il lance la revue Phases (16 numéros en deux séries, 1954-1975), noyau du mouvement transnational du même nom. La première livraison rend hommage à Clément Pansaers (1885-1922), et c’est à cette occasion que Jaguer prit langue avec Paul Neuhuys.

Coordonnateur de “Phases”, Jaguer organisera une centaine d’expositions collectives dans une vingtaine de pays et appuiera l’action de revues complices : Edda (Belgique), Salamander et Dunganon (Suède), Boa (Argentine), ScarabeusLa tortue-lièvre (Canada), Il Gesto, Documento-Sud et Terzo Occhio (Italie), Elémental et Ellébore (France), Derrame (Chili). À partir de 1959, Jaguer participe aux activités du mouvement surréaliste international et contribue à ce titre à l’organisation de plusieurs de ses expositions importantes (New York, 1961 ; Chicago, 1976 ; Londres, 1978 ; Bochum, 1978 ; Milwaukee, 1978 ; Lyon, 1981).

Critique d’art ? Oui, sans doute, si ce n’est que le terme n’avait rien pour lui plaire. Le métalangage soporifique de la muséographie et de la « critique d’art » académique lui était totalement étranger. En effet, ses notes, essais ou monographies (sur Pierre Alechinsky, Enrico Baj, Corneille, Jimmy Ernst, Wilhelm Freddie, Giuseppe Gallizioli, Alberto Gironella, Karl Otto Götz, Asger Jorn, Jacques Lacomblez, Dora Maar, Renzo Margonari, Jules Perahim, Man Ray, Carlos Revilla, Rooskens, Iaroslav Serpan, Tajiri, Remedios Varo...) ne participent en aucune façon de cette manie d’étiquetage dont sont atteints les « curators » qui ne guérissent rien mais momifient tout. Pour Jaguer, paraphrasant Clausewits, “l’art est la continuation de la révolution par d’autres moyens”. Le moteur de ses activités protéiformes était cette interminable “quête du principe de liberté” contre les conformismes assassins et les répressions sournoises.

L’énumération de ses recueils de poèmes en témoigne : La Poutre creuse (1950), La nuit est faite pour ouvrir les portes (1955), Le Mur derrière le mur (1958), Regards obliques sur une histoire parallèle (1977), L’Excès dans la mesure (1995), L’Envers de la panoplie (2000), Ruine des compagnies pétrolières, suivie de Modification einsteinienne de Nic Carter (2000), En marge du poisson soluble (2001).

Jaguer est l’auteur de nombreux essais (Les enfants d’Alice. La peinture surréaliste en Angleterre 1930-1960, Paris, Galerie 1900-2000, 1982 ; Le Surréalisme face à la littérature, Le temps qu’il fait, Paris-Cognac, 1989 ; Cobra au cœur du XXe siècle, Paris, Galilée, 1997). Il rassembla, de concert avec Heribert Becker et Petr Král, une anthologie internationale du poème surréaliste aussi monumentale qu’inégalée : Das surrealistische Gedicht (Frankfurt/Main, Zweitausendeins Verlag, 1985 ; troisième édition revue et augmentée, 2001, 1888 p.) Les Mystères de la chambre noire (Paris, Flammarion, 1982) ; Zwischen Traum und Wirklichkeit (Köln, DuMont Verlag, 1984), contribution décisive de Jaguer à l’exploration des multiples métamorphoses de la photographie dans la praxis surréaliste, reste un ouvrage incontournable.

Depuis dix ans, Jaguer collaborait à Inforsurr, revue encyclopédique consacrée à l’actualité du surréalisme et de “ses larges alentours”. Par la grâce d’une formule ramassée, reliant le passé au présent et l’érudition à la sensibilité, il donnait à la note de lecture apparemment la plus anodine, une dimension intemporelle et révélatrice.

 

Dans Inédit nouveau, Paul Van Melle souligne à juste titre qu’Infosurr n’est pas seulement “la revue des souvenirs” :

elle dépasse de loin ces périodes écoulées et se fait l’interprète de l’aujourd’hui des groupes surréalistes disséminés dans le monde entier et bien vivants encore en ce moment et pour longtemps. Le “grand ancêtre” Édouard Jaguer, mais également ses complices plus jeunes comme Dominique Rabourdin et Richard Walter, se donnent bien du mal pour rassembler tout ce qui se fait dans ces milieux particulièrement internationaux, comme le furent toujours, même sans voyager “en vrai” parfois, les groupes belges de La Louvière ou de Bruxelles, ou encore ce Cobra qui me tient à cœur. De l’histoire majuscule !

Annonçant le 10 mai le décès de Jaguer, Richard Walter, directeur d’Infosurr et animateur de la collection « Les Archipels du surréalisme » aux éditions Syllepse, témoignait :

Il y a quelques jours, Édouard m'avait dicté ce qui est devenu hélas son dernier texte : l'histoire des débuts d'Infosurr et de notre collaboration, il y a dix ans déjà. Je m'apprêtais à lui remettre ma saisie pour une ultime validation. Avec Anne Vernay, on se relayait pour qu'Édouard puisse encore participer à Infosurr.

C'est à Édouard qu'Infosurr doit le plus ; il n'a jamais compté son temps pour faire des articles, trouver des renseignements ou des collaborateurs, me corriger et me faire découvrir tout un univers dont la rue Rémy de Gourmont était le sésame. Avec et grâce à lui, j'ai pu faire tenir cette aventure et la considérer la plupart du temps comme un « jeu nécessaire ».

Chez Jaguer, l’anecdote illuminatrice est intimement liée au jeu nécessaire. C’était la parole posée mais combien décisive de l’enchanteur qui métamorphosait l’appartement de la rue Rémy de Gourmont aux Buttes Chaumont en caverne d’Ali Baba. Les superbes Camiel Van Breedam, les Jacques Lacomblez du début des années cinquante, un fascinant Alechinsky, des collages d’Anne Éthuin, et j’en passe, tout cela constituait pour Jaguer les repères d’un art quasi théâtral de la mémoire, ars memoriae. C’est qu’il était moins collectionneur que garant d’amitié et amateur de témoignages signifiants. Chasseur, comme son pseudonyme le révèle, il était surtout un de ces passeurs et rassembleurs indispensables dont la société du spectacle se passerait volontiers.

Lors de notre dernière rencontre, en décembre 2003, je fus à nouveau frappé par l’étendue et la précision de ce qui pouvait sembler de l’érudition mais qui, chez lui, témoignait de la profondeur de l’expérience vécue. Bien sûr, je savais Jaguer heureusement dénué de tout parisianisme provincial, mais il m’a toujours surpris par sa connaissance des avant-gardes scandinaves, polonaises, tchèques, slovaques, mais également flamandes, belges et néerlandaises. Ce fut d’ailleurs grâce à Phases que E.L.T. Mesens entra en contact avec Il Gesto, « revue internationale des formes libres », dont les animateurs Sergio Dangelo et Enrico Baj lancèrent le manifeste de la Peinture Nucléaire, signé par Wout Hoeboer, Reinhoud D’Haese, Joseph Noiret et Serge Vandercam.

Il passait avec une aisance déconcertante de l’énigmatique Christian (l’Anversois Georges Félicien Herbiet, qui collabora en 1921 au fameux numéro Dada de Ça ira !) aux écrivains hollandais Multatuli et Eddy du Perron, de l’éblouissant Camiel Van Breedam au versatile Hugo Claus et du hollandais Van Moerkerke à l’allemand Götz. Les paupières mi-closes, le dos voûté sous le poids des souvenirs, rappelant « les faits saillants » et maniant l’anecdote importante avec la simplicité qu’exige la conjuration des choses dites mortes, Jaguer pratiquait cette « discipline de la mémoire qui porte sur des générations » que réclamait Breton. Et quand le discours intérieur semblait s’égarer, c’était Simone — compagne complice de toutes les aventures — qui prenait tout naturellement le relais, avec cette verve spontanée de l’expérience vécue. Et je soupçonnais Jaguer d’avoir l’élégance de feindre l’hésitation ou le trou de mémoire pour ainsi, courtoisement, lui donner la parole. Anne Éthuin pratiquait le collage revêtu et les objets habillés (œuvres aux musées d’Ixelles et de Poznań), qui, tout comme les dessins de Jaguer, figurèrent à de nombreuses expositions.

Henri-Floris JESPERS

 

Inédit nouveau, Paul Van Melle, 11, avenue du Chant d’oiseaux, B-1310 La Hulpe.

Infosurr, 1, Grande rue, F  45410 Lion en Beauce, www.infosurr.net.


 

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Published by ça ira!
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