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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 09:58

C’était aux bouches de l’Escaut

Dans une vieille cité vide

Qui épinglait le ciel humide

Aux mâts pourris de ses bateaux.

 

Il me disait : Ne pleure pas,

Demain la mer aura notre âge,

Nous livrerons à notre rage

Tous les pays que tu voudras.

Robert MONTAL

 

Il y a quelques mois, nous étions encore des contemporains partageant un passé commun. Il y a plus de quarante ans, quand je le connus, il était mon aîné. J’avais 17 ans et j’étais sérieux, il en avait 22 et affichait un cynisme dandy. Nous étions voisins, et tous deux grands nocturnes. Je me souviens de sa tanière dans le vaste appartement de ses parents, avenue Jan van Rijswijck, où jamais le jour ne pénétrait. Revues et livres empilés, lit défait, odeur de bière plate et de tabac ranci — et sa présence anguleuse et féline. Il y régnait une atmosphère de renfermé, mais c’était la caverne d’un Ali Baba lettré et taciturne qui m’ouvrit quelques portes de la perception, me faisant lire Evergreen Review, Le Surréalisme, même et Jazz Hot, Boris Vian et Joyce Mansour, Alfred Jarry et William S. Burroughs, Raymond Roussel et la génération Beat, OM et Arrabal, Jean-Claude Hémery et Arno Schmidt, Le Mont Analogue et Le voyage aux îles Galapagos, Les onze mille verges et Le Con d’Irène, L’histoire de l’œil, Le Bleu du ciel et Histoire d’O. Il me confronta avec ces terrifiantes mais hypnotisantes photos du supplicié chinois dont Breton ne supportait pas la vue et qui firent avorter une inopinée possibilité de réconciliation avec Bataille.

En 1963, Freddy de Vree (né le 3 octobre 1939) publia aux éditions Paradox-Press, dans une mise en page de Frans Neels, mots pour karin, une mince plaquette d’une concision et d’une préciosité toute nippones, illustrée d’une calligraphie de Hubert Decleer.  Il y évoquait, d’une voix rauque et brisée, cette jeune Suédoise,

celle qui chante sous l’arbre

tenait dans sa main une grande fleur.

à qui je veux dire :

une grande fleur d’après la pluie.

(une grande fleur d’après la peur)

En 1961, il avait publié aux éditions De Tafelronde un curieux essai, blues pour boris vian. Ce fut l’occasion pour Michel de Villers de le traiter dans Jazz hot 167 de « crétin, crétin prétentieux, surtout un faux intellectuel », mais peu après, dans le numéro 171, Jacques-J. Gaspard notera :

« Freddy de Vree approche l’œuvre de Vian par un mode peut-être partiel, mais dont l’éclairage original me paraît ici plus riche en possibilités qu’une recherche très froidement objective, en tout cas il va beaucoup plus loin et on ne saurait nier l’intelligence, et les possibilités qu’offre en vue d’une synthèse cette première tentative d’appréhender l’univers de Boris Vian. »

Philippe Soupault, quant à lui, rescapé du surréalisme, attirait l’attention à radio Paris Inter, sur cet « auteur belge, très jeune, mais très intelligent ». (« Poètes oubliés », 23 avril 1961) Et Fernando Arrabal lui fit savoir :

« Je viens de lire votre longue et fort adroite étude sur Boris Vian. En effet, elle me plaît malgré ses qualités. »

Une édition revue et augmentée de cet essai paraîtra à Paris en 1965, aux éditions du Terrain Vague.

Au début des années 60, Freddy de Vree, rédacteur de cette belle revue que fut NUL, était omniprésent dans les publications d'avant-garde, non seulement en Belgique, mais également aux Pays-Bas, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Il traduisit en néerlandais des textes d’OM, de Georges Bataille, de Hugo Claus, d’Alechinsky (en collaboration avec Claus), du Divin Marquis (en collaboration avec Gust Gils et René Gysen) et ce fameux Cardinal Pölätüo de Stefan Themerson, en collaboration avec Gust Gils, avec qui il co-dirigeait (cf. Bulletin no 12, 2002, pp. 39-41) l’Institut de Pogo$ophie comparée.

Il sera à l’origine d’une mystification littéraire qui fera scandale et écrira sous pseudonyme des parodies de polars. Poète, il publiera principalement en néerlandais[1], réservant une partie de son œuvre à des publications bibliophiles à tirage extrêmement restreint, illustrées par des amis artistes : Roland Topor, dont il aimait l’esprit caustique et iconoclaste (Alsof zij niets was, 1973 ; Lunes de miel, 1986 ; Drie ogen zo blauw, 1986 ; Cons de fées, 1989), Daniel Spoeri (Lupanar, 1981) Günther Uecker, figure emblématique de Zéro (Souvenir [für Jef Verheyen]), 1990), Marie Ange (La carne e la morte, 1993) et Julien Coulommier (Onde convergente, 1997).

Bibliophile, Freddy fut l’un des conseillers de son ami Robert Lowet de Wotrenge (qui, dans la foulée de Pink Poets avait créé Pink Editions and Productions) avant de lancer, avec Marie-Claire Nuyens, les éditions Ziggurat, où parurent entre autres des textes de Hugo Claus, de Gust Gils, de Willem Frederik Hermans et d’Ivo Michiels.

Renouant avec son activité critique axée sur l’avant-garde, Paul Neuhuys publia dans le septième cahier des Soirées d’Anvers (1963) une anthologie de la jeune poésie flamande, démontrant par la même occasion ses talents de traducteur. Il appréciait blues pour boris vian et mots pour karin et avait trouvé en Freddy de Vree un conseiller érudit et avisé pour élargir l’éventail de son choix. Simultanément, celui-ci réalisait un numéro spécial de Phantomas, “Poésies néerlandaises d’expression Belgique”.

Le rôle de découvreur et de passeur de Freddy de Vree est également discernable dans le choix des poèmes repris dans le onzième et pénultième cahier des Soirées d’Anvers (1965), consacré à la jeune poésie française. Il y signe un beau texte consacré à Jean Linard, cet ami de Vian, de François Caradec et de Jean-Claude Hémery, bien oublié aujourd’hui, et consacre des notes souvent incisives à Jean-Paul Seguin, à Pierre Bassard, à Jean-Claude Loueilh, à Pierre-Alain Jaffrennou, à Lucien Lepiez, à Jean-Paul Olivier et à Daniel Coiron.

C’était l’époque où Freddy, « quand les nerfs ne tiennent plus la plume », se décentrait en jetant « l’encre de Chine dans la mer orageuse d’un papier vierge ». C’était pour lui comme une variante plastique de la fonction phatique du langage. Curieusement, il n’en tirait nulle vanité.

« Ce sont là des jeux d’enfance que j’aime à reprendre de temps en temps. À voir la bande de cons qui souvent réussissent à se faire passer pour “peintres”, il est vrai que moyennant un surplus de cynisme ou un simple manque d’honnêteté je pourrais réussir à passer pour “peintre” également. » [2]

Neuhuys adressera un exemplaire dédicacé du douzième et dernier numéro des Soirées d’Anvers « à Freddy de Vree/ pour qui 66 a si bien démarré ». C’était l’année où Freddy entra en qualité de producteur à la BRT.

Adepte inconditionnel de la complicité, cette jouissance discrète d’une recherche et d’une tension communes, Freddy de Vree, faisant d’une pierre deux coups, me commanda illico une émission sur Neuhuys dont celui-ci estima la mise en ondes « impeccable ». Elle fut diffusée le 5 octobre 1966. À cette époque on parlait beaucoup, dans les cénacles, d’un ouvrage de Freddy, Souvenirs sur Anvers, qu’on ne pouvait se procurer que sous le manteau... Neuhuys s’en déclarait volontiers acquéreur, mais je doute qu’il parût jamais.

Présentant les travaux du musicologue Herman Sabbe et de compositeurs et poètes tels Mauricio Kagel, Hans Helms et Konrad Boehmer, Freddy de Vree fit souffler un vent nouveau dans les studios de Radio 3 (l’actuelle Klara). Henri Chopin, orfèvre en la matière, tenait Freddy pour « l’un des producteurs informés du XXième siècle. » Auteur radiophonique, il produira Le Tombeau de Pierre Larousse de François Dufrêne et signera un remarquable Apollinaire : A Pollen in the Air, diffusé à la BRT, mais également en Suède, au Danemark, et aux Pays-Bas, titre inspiré du poète Anselm Hollo. Le texte est basé sur le Cardinal Pölätüo de Themerson. Il s’agit d’un collage sonore en plusieurs langues : suédois, italien, français, néerlandais.

 « Sur le plan radio, c’est une œuvre qui compte, qui découpe en “hauteurs de sons” diverses les paro-les d’Apollinaire. Par exemple, les champs sonores du Pont Mirabeau sont tremblants grâce à l’utilisation des variateurs de vitesse. Ce pont est juste au bord d’une diction “avinée de clochard électronique” (si on peut me permettre cette image). L’œuvre poétique de Freddy s’est volontairement tournée vers les ondes, et, lorsqu’on est à l’écoute de ces recherches, nous devrions envisager un autre livre sur les voix radios, sur l’art radiophonique, qui existe réellement.

De même qu’on doit à Freddy de Vree des émis-sions sur l’œuvre des Dufrêne, Burroughs, Gysin, Chopin, Johnson, de même la BRT diffuse réguliè-rement, grâce à lui surtout, les recherches les plus avancées dans les langages internationaux. »[3]

Avec Frans Boenders, Mon Detrez et Jean-Pierre Rondas, Freddy de Vree fut une des figures de proue de l’équipe de Radio 3, cette brillante équipe qui réalisa des émissions dont on ne peut plus que rêver aujourd’hui.

Critique d’art, il restera fidèle aux enchantements et aux engagements de sa jeunesse. S’attachant à perpétuer la gloire de Cobra et de ses mouvances, dont il se sentait proche, il démasquera ce qu’il considérait comme l’« indigence intrinsèque » du postmodernisme (New-York-Scherpenheuvel, 1988). Il consacra des essais et monographies à divers artistes tels Pierre Alechinsky, Karel Appel, Erico Baj, Fernando Botero, Marcel Broodthaers, Constant, Jan Cremer, Paul van Hoeydonck, Asger Jorn, Daniel Spoerri, Roland Topor, Günther Uecker, Jan Vanriet, Jef Verheyen, Andy Warhol, Zao-Wou-ki ou Maurice Wyckaert. Il (co)organisa des expositions, dont la Biennale de Sculpture au Middelheim à Anvers dans le cadre d’Europalia Japon en 1989. Il y a quelques mois à peine, Freddy de Vree avait réalisé une exposition rétrospective avec catalogue de l’œuvre de Jef Verheyen. Cet individualiste participa très régulièrement aux assemblées et congrès internationaux de l’International Association of Art Critics, dont il fut l’actif président de la section belge (Association Belge des Critiques d’Art/ Belgische Vereniging van Kunstcritici). Marie-Pascale Gildemyn, secrétaire de l’ABCA sous la présidence de Freddy (1987 à 1992), souligne qu’il essaya

« de redynamiser l’association, organisant presque tous les mois des réunions aux quatre coins de la Belgique, sensibilisant les jeunes critiques d’art, sans oublier pour autant de raviver dans les mémoires le souvenir de l’apport important pour la critique d’art des membres plus âgés qu’il aimait (re)mettre à l’honneur. »

Freddy était fidèle en amitié, comme en témoigne De aardigste man van de wereld (2002), cet émouvant livre de souvenirs, hommage à l’éminent écrivain que fut, est et restera Willem Frederik Hermans (1921-1995). Il l’avait connu chez Gust Gils en 1962, et ce qui liait les deux hommes fut ce mépris des idées reçues et préconçues, cet aristocratique plaisir de déplaire qu’ils pratiquèrent tous deux sans affectation. En Hugo Claus il admirait ce goût vivace de la provocation policée mais non moins percutante qui n’est tolérée que des seuls monstres sacrés.

Erepark, tel est le titre du dernier recueil de Freddy, ce « parc d’honneur » du cimetière Schoonselhof à Anvers, lieu majeur hanté par les espoirs déçus, les rêves avortés et les désirs insatisfaits qui parfois s’agrippent aux vivants et leur glissent des messages incertains et furtifs mais non moins pressants. Freddy y rend hommage au peintre Jan Cox (1919-1980), évoquant par la même occasion la mémoire du poète Hugues C. Pernath (1931-1975).

C’est le même sentiment qui frappe les amis de Freddy, décédé le 3 juillet 2004. Ses cendres furent mises en terre le 10 juillet, au parc d’honneur du Schoonselhof, ce musée de la mémoire qu’il visitait déjà, tel qu’en lui-même.

« Visiteur, si tu viens, tu pourras voir Anvers, en Belgique. Je ne retiendrai rien.    Des toits. »

Henri-Floris JESPERS

(Paru dans le Bulletin de la Fondation ça ira, no 20, 4ème trimestre 2004)

 

 



[1] Een sneeuwvlok in de hel, 1972 ; Steden en sentimenten, 1976 ; Moravagine of de vervloeking, 1982 ; De dodenklas, 1977) ; Erepark, 1999. En 1976, il obtint le prestigieux Arkprijs van het Vrije Woord.

[2] Lettre de F. de Vree à P. Neuhuys, 3 janvier 1964.

[3] Henri CHOPIN, Poésie sonore internationale, Paris, Jean-Michel Place, 1979, pp. 216-217.

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Published by ça ira!
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