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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 22:08

En janvier 1960, le cœur gravement affaibli, souffrant d’œdèmes et de douloureuse inflammation des chevilles, Joostens est admis à l’hôpital Stuivenberg. Il y meurt le jeudi 24 mars 1960 en fin d’après-midi, huit jours après avoir été frappé par une attaque qui le laisse paralysé du côté gauche.

 

« Visite à Joostens, note Neuhuys dans son journal, cette fois dans la maison des morts. On retire le cadavre du frigo. Il est dans un long tube de verre. Après quelques minutes la condensation vous empêche de voir, c’est à peine si j’ai pu entrevoir un instant sa figure enveloppée d’une mentonnière. Il aspirait tant à mourir que je n’éprouve aucun regret. C’est sinistre. Une mort sans aucun espoir. Toutes les femmes, il les a repoussées à la dernière minute. Bebelle, Mado, Marthe (Katerbuster), Yolande…  Son dernier mot sur la femme : stomme kloot van een wijf[1]… Il n’a rien cédé de son caractère jusqu’au bout… Et le voilà parti, peintre donquichottesquement religieux après tout, en colère contre ce qui le choquait chaque jour davantage. »

 

Le lundi 28, Floris Jespers téléphone à son ami Neuhuys au sujet de Joostens et « du sale tour que celui-ci lui a joué du temps de Speth. » Cette affaire, vieille de quarante ans, concerne la liquidation, sur l’instance de Joostens, de la société coopérative Novy, financée par le collectionneur et mécène Frédéric Speth (1851-1920).[2]

 

« Pour toute oraison funèbre Jespers dit de Joostens: Hij is nu dood, maar het was toch een valse smeerlap[3] Tout cela à propos d’un article d’un certain Vanderpassen. Pauvre Flor, c’est une façon comme une autre de me montrer que la mort de son ami lui a fait quelques chose. C’est ainsi je crois qu’il faut interpréter une incartade aussi insolite. Pauvre Flor, la mort de Joostens l’empêche de dormir.»  [4] 

 

Neuhuys rappelle que l’œuvre de Joostens évolua vers un « expressionnisme caligaresque » sous l’influence de Paul van Ostaijen.

 

« L’influence du cinéma est restée prépondérante dans un monde où tout commençait à lui paraître torve, oblique et sournois et où, de plus en plus égocentrique, il prétendra nous imposer la plus noire perception de la vie comme immédiate et sans appel. »[5]

 

&

 

Dans son testament, daté du 28 novembre 1958, le peintre avait expressément demandé à être enterré sans fleurs, couronnes ni discours, précisant que le corbillard devait porter une croix. Un mois après ses obsèques, les services commémoratifs devaient être célébrés autour d’un catafalque à l’église Saint-Jacques. Une petite croix de bois serait posée sur sa tombe, ainsi que des pierres pinacles de la cathédrale, dont il avait soigneusement fait le dessin. Nulle autre épitaphe que son nom et sa date de naissance et de décès. Quelques messes devaient être dites:

« Le comportement de la Sainte Église catholique envers les chrétiens ‘Divorcés’ légitimement de corps et de lit, n’est pas semblable à la parabole de l’enfant prodige. En ce cas pour ne froisser personne et situer la Sainte Eglise au milieu… pas Acte de présence, mais quelques Messes Requiem autour d’un catafalque symbolique si les usages funéraires admettent ce canon liturgique.»

Les funérailles eurent lieu le mardi 29 mars 1960. Après un service à l’église Saint-Jacques, la dépouille mortelle fut inhumée au parc d’honneur du cimetière Schoonselhof.

Saluant la mémoire du peintre, Marc Callewaert constate que ce personnage hors du commun, un véritable cas, trop pittoresque et bohémien (supprimer !) pour être vrai – c’est du moins l’avis du bourgeois – a sa vie durant chèrement payé le tribut de son authenticité. Il espère que la publication des écrits de Joostens – « s’étendant de la mystique à la pornographie et du pamphlet à l’essai » -, textes que celui-ci conservait soigneusement et chérissait passionnément,  permettra enfin de pouvoir mieux aborder la personnalité complexe de ce peintre maudit que Neuhuys qualifiait d’enfant de la colère.[6]

« Il se disait bouddhiste, note celui-ci, parce qu’il boudait toutes les autres religions. Mijn opinie is dat religie absoluut actueel is[7], comme disait le bourgmestre Craeybeckx. À propos de la mort de Joostens, nous reparlons suicide. Il voulait se donner la mort. Il y a des suicides dans notre famille. Joseph Neuhuys, le peintre, et du côté de ma femme, Albert Nyssens, ministre sous Léopold II. Le suicide de Van Gogh, celui de X. qui se suicide parce qu’il a tout obtenu de la vie excepté qu’une femme l’appelle : son homme… Si l’on ne vit voluptueusement on vit tragiquement. La grâce angoisse. Mais on n’échappe pas plus à son caractère qu’à son destin. »[8]

Henri-Floris JESPERS

(Extrait du Bulletin de la Fondation ça ira, no 18, 2ème trimestre 2004, pp. 35-37.)

 



[1] « Conasse de bonne femme. »

[2] Henri-Floris JESPERS, Jespers, Joostens en Van Ostaijen : enkele nieuwe gegevens, in : Revolver, XXVIII, 3, december 2001, pp. 65-89.

[3] « Il est mort maintenant, mais ce n’était quand même qu’un faux jeton. »

[4] P. NEUHUYS, Journal, cahier 1958-61. Inédit.

[5] P. NEUHUYS, Mémoires à dada, Bruxelles, Le Cri, 1996, p. 135.

[6] M[arc] C[ALLEWAERT], In memoriam Paul Joostens, in Gazet van Antwerpen, 29 mars 1960.

[7] «  Mon opinion est que la religion est absolument d’actualité. »

[8] P. NEUHUYS, Journal, cahier 1958-1961. Inédit. À propos du suicide, cf. Mémoires à dada, pp. 155-156.

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Published by ça ira!
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