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10 février 2008 7 10 /02 /février /2008 21:16

Léon Chenoy: Le Feu sur la Banquise. (12 linos de Flouquet). (Ed. L’Equerre, Bruxelles.)

 

Tout homme, à côté du but extérieur qu’il poursuit dans sles affaires quotidiennes, possède, au fond de lui-même, une secrète raison de vivre. La vocation du poète consiste précisément à dégager sous une forme ingénieuse cette profonde raison d’être. C’est l’objet du lyrisme actuel, de mettre à nu les dessous mouvants de la vie journalière. Je me représente volontiers Léon Chenoy se rendant tous les jours à son travail. Il vit comme tout le monde – humblement – car il ne se soucie pas d’amasser des biens matériels. Il fait fructifier un capital précieux : sa sensibilité – c’est-à-dire qu’il se trouve en contact perpétuel avec la poésie des êtres et des choses. Léon Chenoy s’émeut devant l’armature svelte du pylône comme autrefois le poète s’émerveillait à la vue d’une rose. Il apporte une méthode rigoureuse dans l’enthousiasme que suscite en lui le monde moderne :

Il faut oser dépendre sa vie

comme on joue aux échecs

sans vouloir gagner avant l’heure

ne progressant qu’avec réflexion

et parfois attendre longtemps.

Le poète n’a acquis tant de mansuétude qu’au prix de multiples expériences. Mais sa joie est d’autant plus puissante qu’elle résume ses déceptions antérieures. Le feu s’est éteint sur la banquise. Une solitude glaciale environne notre âme et l’on ne peut que

...rire   

de la plaisante figure qu’on a

entre deux néants.

Pourtant l’effort porte en lui-même sa récompense et le Feu sur la banquise célèbre une vive conquête intérieure. Chenoy fait songer à un Verhaeren dépouillé de toute emphase verbale. Il faut lire des pièces telles que Ode, Hara-Kiri, Danse. Mais tout le monde ne peut pas lire les bons livres, pas plus qu’il n’est donné à tout le monde de rouler en auto. (pp. 145-146)

 

Marcel Lecomte : Applications. (Deux dessins de René Magritte). (Imprimerie Van Doren, Louvain.)

 

Marcel Lecomte n’est pas comme son concitoyen Léon Chenoy épris de discipline. Il vit dans un monde souple qu’il déforme au gré de son imagination. Une de ses « Applications » est intitulée « Eté Lucide » :

« La courtisane et le musicien descendent de la berline au coeur de la forêt profonde comme une exposition de couleurs. Regardez, le chemin se déplie devant nous. Nous n’a      vons qu’à le joindre là-bas sous le feuillage alourdi de soleil.

« Le soir, la clairière en château de lumière est transparente architecture. L’herbe bleue, rose et jaune comme les robes de la Vierge et du Christ.

« A l’ombre que versent les arbres si vous dormiez maintenant légèrement couchée, la forme de ce manteau serait un vrai paradis en pente douce. »

Marcel Lecomte possède à un rare degré, le sens surréaliste qui, depuis Rimbaud, s’est beaucoup développé parmi les poètes. Ce sens singulier permet de saisir des rapports lointains entre les êtres et les choses et est peut-être le premier signe d’une espèce d’homme supérieur. Marcel Lecomte est un Européen qui pratique la poésie comme le Chinois fume l’opium.

 

(Sélection, IV, 7, avril 1925, pp. 145-146.)

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Published by ça ira!
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