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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 07:50

Les éditions Allia ont republié les trois seules œuvres dada de Clément Pansaers parues de son vivant, et cela nous rappelle bien des choses.

Un de mes plus lointains souvenirs, qui remonte à notre toute petite enfance à mon frère et à moi, est la banquette noire qui se trouvait à la maison dans la bibliothèque rouge. C'était celle des jeux et des rires avec notre Papa, des rires et des fous rires jusqu'à en avoir mal au ventre.

Plus tard ce fut celle des histoires qu'il inventait en nous les racontant. L'histoire de Lionel, par exemple, le petit garçon qui voyage en train et qui découvre que du dernier au premier wagon il y est tout seul… jusque dans la locomotive où il n'y a personne !…  Histoire de nous endormir ou de nous éveiller ?

Et puis ce devint la banquette de la détente et de la lecture dès que je sus lire… Allongé sur elle, je n'avais qu'à tendre le bras pour m'emparer, au hasard, d'un livre, et je me souviens, comme si c'était hier, du Bar Nicanor : Des mots, en caractère gras dans un texte courant, me sautaient aux yeux comme un fil conducteur, une table des matières, ou une réclame :

AÉRO

Soubrette 007

toujours plus haut

?

nous sommes les 20

culs

nous sommes les 20

d'keurs

con 20 culs

pri prou brou aha

……

C'était visiblement un livre d'enfant ! écrit pour faire rire les petits enfants, qui n'ont pas encore besoin de les comprendre pour jouer avec les mots… Je n'en parlais pas, naturellement, pas plus que des autres livres d'enfants et des autres réclames qu'il y avait dans la maison.

Mon père n'en parlait pas non plus. Il nous racontait ou lisait toujours des histoires mais ne les commentait pas. Il ne nous parlait évidemment jamais de Dada ni de poésie. Parle-t-on de poésie aux enfants ? Ils sont la poésie, et il suffirait de leur en parler pour qu'elle ne brille plus que par son absence…

Pendant la seconde guerre nous en étions à l'âge où on raconte des blagues entendues ailleurs. Lui à son tour nous raconta l'histoire, datant de sa jeunesse, d'un maire qui reçoit un ministre, lui montre fièrement son village et termine par le monument aux morts : — « Comment ? s'étonne le ministre en fronçant les sourcils, il n'y a pas plus de morts ici ?... »

Plaisanterie dada ? peut-être mais il n'y fit aucune allusion. Pas plus que quand je lui avais demandé à la même époque ce que voulait dire Pan-Pan au Cul du Nu Nègre, et qu'il m'avait répondu : « Un pan-pan c'est un revolver ou un fusil ; et un nègre tout nu ou presque dans sa brousse natale, quoi de plus courant ? » sans autre commentaire. Dada était passé de mode…

Quelques années après la guerre je ne revenais plus à la maison qu'une fois par semaine, et on se racontait ce qui s'était passé de l'une à l'autre :

— Un jeune Français, Édouard Jaguer, s'intéresse à Clément Pansaers et est venu m'en parler.

— Le fils Marc de votre ami Robert Dachy, est un enthousiaste de Dada, et il est venu me le dire.

— Un journaliste de la radio (RTBF) m'a demandé si le Président Eisenhower était dada. Je lui ai répondu oui, évidemment, pour la simple raison qu'il ne sait pas ce que c'est.

— La télévision française est venue jusqu'ici pour m'interroger sur mes souvenirs de Dada…

Dada était revenu dans le vent !

Et pour moi la banquette noire était devenue celle du repos par excellence : le meilleur lieu de l'univers ! disais-je, celui de la dolce far niente.

 

Tout ce qui vit cagnarde

L'homme seul reste forçat.

 

Cet aphorisme se trouve dans l’Apologie de la Paresse (il pourrait en être le sous-titre) et est entré dans mon langage courant. Depuis quand ? je ne pourrais le dire exactement, en tous cas à partir de ces années où Paul Neuhuys, très sollicité pour dire et écrire ce que Dada avait été pour lui, nous en parlait.

 

Mais quand on le prenait lui-même pour un poète dada, il s'en défendait : « N'est pas dada qui veut ! » nous disait-il. Il entendait par là qu'on ne devient pas un poète dada, on naît dada … Ou on ne l'est pas.

Il n'empêche que de tous les mouvements d'avant-garde qui suivirent les deux guerres du vingtième siècle, c'est Dada qu'il plaça en tête, parce que le plus pur. Et le plus pur parce qu'il a toujours fait échouer toutes les tentatives de récupération, non pas en résistant, mais en disparaissant « avec la plus virevoltante désinvolture ».

Il ne cessa pas de montrer son attachement à Dada, et lui resta fidèle jusqu'au bout. En témoignent : le titre de son dernier recueil : L'Agenda d'Agénor (1984) ; ce qu'il en a dit dans une ultime émission de la télévision flamande (BRT 1984) ; ses écrits publiés après sa mort dans les Mémoires à Dada (Le Cri 1996).

Thierry NEUHUYS

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Published by ça ira!
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