Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 04:27

La parution de Littératures belges de langue française pourrait bien marquer un tournant. Ce guide substantiel et diversifié a “essentiellement pour objectif de faciliter l’accès au domaine, en multipliant les points de vue possibles”. N’ayant aucune ambition de s’ériger “en vérité ultime à propos d’aucune période, d’aucune œuvre et d’aucun genre” [1] , il ouvre des perspectives libératrices et suscite des réflexions stimulantes. Marc Quaghebeur rappelle à ce propos que l’essentielle et monumentale Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique (1958)[2] “passe sous silence la totalité du travail littéraire des avant-gardes” et que ce ne fut que la fin des années septante qui verra enfin “la sortie du corpus des avant-gardes historique du déni dans lequel les tenait l’institution littéraire”.

L’époque de la dénégation “qui exclut tout ce qui ne ressortit pas à l’ esthétique  néoclassique” semble en effet bien révolue. [3]  

L’intérêt pour les avant-gardes historiques —même récupérées ou, pire, banalisées — n’est pas affaire de nostalgie mais de reconnaissance. Ne restitue-t-il pas un climat de rassurante camaraderie posthume, un sentiment de ralliement à une unité et une identité quasi mythiques ? Frottis comme effacés, oblitérés par le temps, les féroces et déchirantes querelles de famille sont oubliées, et l’adhésion, pour distante qu’elle soit, n’en reste pas moins spontanée et agissante.

Le grand jeu des avant-gardes, agité, bruyant et souvent désordonné, fut le fait d’équipes déployant une dynamique multidisciplinaire, pluriculturelle et souvent polyglotte. Réduit aux exigences souvent hasardeuses sinon futiles de la nomenclature, il est dûment catalogué dans l’encyclopédie des biens symboliques.

Atlantide fabuleuse, le continent des avant-gardes n’est plus englouti dans le déni et l’indifférence. Il a bel et bien émergé, plus imposant que jamais. Il a été exploré, balisé et mis en carte. Mais la carte n’est pas le territoire, et ce dernier d’ailleurs n’a pas livré tous ses secrets.

De toutes les revues d’avant-garde paraissant en Belgique, la plus radicalement ouverte aux métamorphoses des littératures expérimentales, Ça Ira ! (1920 - 1923) fut le porte-parole d’une équipe de conspirateurs individualistes. Les éditions qui en découlèrent furent, elles aussi, une entreprise collective. Relevant l’enseigne en 1932, Paul Neuhuys (1897-1984) en fera une aventure personnelle, reflétant fidèlement son long cheminement intérieur à travers les turbulences du siècle. Éditeur perspicace, il publiera entre autres Michel de Ghelderode (Masques ostendais, 1934 et Le Cavalier bizarre, 1938), Norge (Le Sourire d’Icare, 1936), Marcel Mariën (L’oiseau qui n’a qu’une aile, 1941), Fernand Dumont (Traité des fées, 1942), Paul Colinet (Les histoires de la lampe, 1942), Étienne Schoonhoven (Blue ocean blues, 1948) et Paul Dewalhens (Répertoire du même aux mêmes, 1959).

“Moi, disait Neuhuys, je n’ai jamais eu la prétention d’être dada, ni dada ni surréaliste; mais j’ai toujours été extrêmement attiré par les extrêmes.”

Cette attirance suscitera et entretiendra équivoques et malentendus, mais ce dédoublement, ces états multiples de l’être, permettront au poète de vivre plusieurs vies. Revendiquant avec désinvolture et volupté le droit à l’arbitraire et à la soumission à la règle la plus sévère, il prêche le droit de se contredire et celui de s’en aller et s’invente une discipline élaborée mais librement consentie. Il se reconnaîtra dans “cet homme frontière, empalé sur un poteau indicateur” dont parlait Ghelderode. Balayant le passé et l’avenir d’un même regard à la fois émerveillé et secrètement meurtri, il n’entend renoncer à rien de ce qui le fascine. Le passé et l’avenir sont des espaces à émouvoir et, pour lui, le grand ordre du classicisme le plus pur et la “cathédrale dada” coexistent, tout comme la certitude et l’inquiétude qui l’habitent.

            Il déconcertera toujours ceux qu’Alain Germoz traite de “fervents de la cohérence apparente.”

Henri-Floris JESPERS



[1] Christian BERG & Pierre HALEN, dir., Littératures belges de langue française, Bruxelles, Le Cri édition, 2000, p. 8.

[2] Gustave CHARLIER & Joseph HANSE, dir., Histoire illustrée des lettres françaises de Belgique, Bruxelles La Renaissance du Livre, 1958, 656 p.

[3] Christian BERG & Pierre HALEN, o.c., p. 196, 253, 195.

Partager cet article

Repost 0
Published by ça ira!
commenter cet article

commentaires