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27 janvier 2008 7 27 /01 /janvier /2008 20:42

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Thierry & Luc Neuhuys

J’ai choisi d’être à Paris le 20 juin 2002 parce qu’à côté de cette date se trouve dans mon agenda : “Henri Chopin, Pompidou”. C’est tout. Je ne me rappelle pas quand je l’ai noté, ni pourquoi.

 

Au centre Beaubourg, aucune affiche, aucune annonce. À l’accueil, ni le nom d’Henri Chopin, ni “poésie sonore”, ni “dactylopoème”, n’évoquent quoi que ce soit. J’insiste. Un préposé dubitatif se décide par pure amabilité, à consulter son ordinateur, et y découvre, tout étonné, qu’effectivement Henri Chopin sera dans la petite salle à 19 h 30. Très affable, il me dit qu’il est lui-même calligraphe et me pose des questions sur ce qu’est un dactylopoème. Je m’attends à une réunion confidentielle de quelques initiés.

 

À 19 h 20 la salle est comble, une “petite salle” de 200 sièges. J’ai de la chance d’en trouver encore un qui soit libre. Henri Chopin est assis, seul, derrière une grande table. Il attend comme tout le monde. On pressent que l’on va assister à un événement rare dont plus tard on sera fier de pouvoir dire : “j’y étais”.

 

 

Bientôt viennent prendre place à la même table Emmanuele Carcano, l’éditeur milanais de musique électro-acoustique et Jacques Donguy qui introduit la séance. Assez vite et d’autorité, Henri Chopin prend la parole, parle d’abondance et raconte :

 

À Glencoe, en Écosse, entre Édimbourg et Aberdeen, la montagne harcynienne, face à la mer du Nord est traver-sée par une route à une voie, fermée par la neige de novembre à avril. Quand le vent s’y engouffre, c’est en hurlant et en faisant tomber des pierres avec fracas. C’est un spectacle sonore, merveilleux et dantesque. En 1974 Henri Chopin y a planté sa tente pendant huit jours parce que pour lui, la vraie poésie, c’est cela, et il s’agit de la rendre avec des sons plutôt qu’avec des mots.

 

Il est retourné à Glencoe maintes fois depuis pour se replonger dans ces bruits, il les a retenus grâce à une mémoire sonore qui l’étonne lui-même, et en 2001 il nous les rendra par sa seule voix que ses amis musiciens esti-ment inclassable entre celles du ténor et du baryton.

 

Il s’enregistre en tenant le micro plus ou moins près de sa bouche, s’écoute, se réécoute et réenregistre son enregistrement sur trois pistes différentes en faisant varier les vitesses et en se fiant à sa seule mémoire pour prévoir, ou plutôt pour préentendre ce que donnera leur juxtaposition.

 

C’est à la fin des années cinquante qu’il s’était engagé dans cette voie, époque où il entendit sa voix pour la première fois, où il devint producteur à la Radio Télévision Française, et où Luc Peire et lui réaliseront ensemble un film expérimental : Pèche de Nuit. Depuis lors Henri Chopin n’abandonna plus la voie — ou la voix – de la poésie sonore.

 

La séance se terminera par la projection de Pèche de Nuit (1963) et par l’audition de Les Raclements festoyants de Glencoe (2001), un poème sonore qui surprend, étonne, séduit et qu’il accompagne en improvisant une véritable danse des bras et des mains. Sa joie est intense, il est visiblement heureux, sûr de lui, enthousiaste. Comme son auditoire d’ailleurs qui l’applaudit triomphalement.

 

Les bruits et les sons, le murmure et le vacarme, caresses et claquements, pépiements et rugissements, toutes les “oralités des âges“ que le poète recrée en d’étranges harmonies par le seul instrument de sa voix ou, plus exactement, de son souffle, de sa bouche, de sa langue, grâce à la révolution des médias, c’est à dire grâce aux techniques d’enregistrement, de reproduction et de mixage de plus en plus “sophistiquées” dont il se sert depuis près de cinquante ans, tel est le défi que relève Henri Chopin.

 

Dans le même esprit que le poète Charles Cros qui, le tout premier, il y a un siècle à peine (1877), imagina un disque capable de reproduire la voix humaine, le “paléophone” (la voix du passé), comme il l’appelait.

 

La voix, non la parole articulée et “discursive“, laquelle, transcrite en verbe écrit, a été gravée dans la pierre, tracée dans l’argile, dessinée sur papyrus, depuis beau-coup plus longtemps ... ; enfin, c’est relatif, à peine quelques milliers d’années.

 

Dans son dernier ouvrage, J’ose ! — défier —[1], Henri Chopin survole l’histoire de l’écriture : “dessins avant de devenir signes”, signes et puis lettres qui firent les alphabets de toutes les civilisations ; et, parmi eux, surtout, l’alphabet latin, ne cessant d’étendre un empire de plus en plus universel. Car la lettre devint caractère d’imprimerie — « cette première grande machine qui allait modeler le monde » — caractères sculptés dans le bois, coulés dans le plomb, reproduits par offset et, depuis pas même un demi-siècle, composés directement par la lumière grâce à la photocomposition.

 

Ainsi le verbe, écrit ou prononcé, à l’origine seul matériau de poésie, mais devenu instrument de tous les pouvoirs, se diffuse aujourd’hui, quasi instantanément, sur la terre entière, grâce au développement des technolo-gies audio-visuelles. C’est cet « ancien verbe, écrit Henri Chopin, qui a ouvert nos sociétés de consommation, [avec lequel] nous connûmes les dictatures communistes, chancres des religions aveugles ; [...] qui inventa la confession, et sa fille directe : la délation... »

 

Tout ce qu’écrit Henri Chopin est « indissolublement lié au vécu », nous dit-il, lié surtout à sa vie des années 40 à 45 (de 18 à 23 ans). Déporté en 1943 dans un camp de redressement, en Prusse orientale (près de Königsberg), il parvient à en sortir, gagne le “protektorat” tchèque (Olomouc) où il se fait des amis.

 

Il y assiste à un spectacle de chants, de danses et de sports « un spectacle corporel puissamment organisé, [...] spectacle qui était aussi un grand prélude à nos performances... » Tout, pour lui, a commencé là, écrira-t-il plus tard (en 1994).

 

En octobre 1944, il part, seul et à pied, vers les troupes soviétiques et passe près d’un an en URSS (il ira jusqu’à Mourmansk). À son retour en France, en septembre 45, il apprend que ses deux frères ont été tués dans la Résistance.

 

            Henri Chopin ne croyait plus à l’écriture. « Il fallait sortir du vieux verbe, nous libérer de ses lois, qui m’avait fait connaître Vichy, les nazis, les staliniens. Il fallait se trouver en dehors des systèmes, y compris ceux de la littérature... »

 

Par une démarche semblable à celle qui le conduira à ses audiopoèmes, créés au départ avec un simple magnétophone, il remontera aux sources de l’écriture, aux lettres de l’alphabet latin, aux chiffres arabes, à tous les signes de ponctuation sur sa machine à écrire pour composer avec elle ce qu’il appellera ses dactylopoèmes.

 

Mais magnétophone et machine à écrire sont des ancêtres aujourd’hui ; il les a remplacés par « les Grandes Machines électroniques » qu’il veut rendre « vivantes, humaines, physiques, vibrantes. »

 

Thierry NEUHUYS & Luc NEUHUYS



[1] J’ose ! — défier —, Verona, Archivio F. Conz, 2002

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Published by ça ira!
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