Évoquant la fin des années quarante, période noire s’il en fût dans
son existence, Paul Neuhuys notera dans son journal :
Poète crotté, je ne me sentais plus à l’aise qu’avec des copains
comme le petit Gérard qui, souvent, m’était venu discrètement en aide en me disant : « Que veux-tu, mon pauvre vieux, notre pays se girouettise en pissotière à
pignoufs ».
À cette époque, Neuhuys était en correspondance avec Van Bruaene, qu’il connaissait
depuis les années folles du Cabinet Maldoror. Il y est question de dépôt de livres, d’une gouache de Magritte, d’un pastel de Picasso et de deux petits Jan Cox.
*
En 1951, Gérard Van Bruaene publie le Livre d'or de La Fleur en papier
doré, également connu sous le titre flamand (bruxellois) Ole com bove. Il s'agit d'un dossier contenant divers documents liés au célèbre
estaminet bruxellois qui réunit par intermittence de nombreux artistes issus du mouvement surréaliste (Marc. Eemans, Marcel Lecomte, René Magritte, Marcel Mariën, Louis Scutenaire), de CoBrA et
de la revue Tijd en Mens (Hugo Claus, L.P. Boon).
Publié sous chemise en papier Auvergne gris agrémentée d'une pièce de titre et d'une
dédicace à Willem Melis, ce dossier contient des plaquettes, des photos, des tracts et des pamphlets signés Geert van Bruaene, Gérard van Bruaene, Le petit Gérard, Gédéon la Crapule, Gérard le
Brocanteur, Henri de Lagardère et Gérard l’Absolu, ainsi que quelques aphorismes autographes signés 'Gérard'.
L’épigraphe est caractéristique de l’auteur : « C’est devant le miroir que l’on pense se connaître un peu de
vue ». Un des textes sur feuilles volantes de cet ouvrage singulier, recueil d’aphorismes, d’inscriptions et et de remarques diverses en français, en néerlandais et en flamand bruxellois,
évoque les démêlés de Van Bruaene avec des amis artistes (par ex. Max Ernst et Jean Dubuffet) qui n’appréciaient pas toujours ce qu’ils considéraient comme un manque de cohérence dans les choix
picturaux de Van Bruaene.
Je me suis assez donné sans jouissance, brutalement et de manière imbécile, pour avoir aidé à arracher de leur sphère
bien propre les artistes d’avant-garde, de consécration publique, et à les poser sur le marché, parmi la Bourse aux Valeurs.
Je prie Isidore Ducasse de vouloir m’en pardonner.
Ces artistes d’avant-garde, amis de mes péchés d’antan, sont devenus de puissants ennemis, armés jusqu’aux dents, parce
que je ne peux pas séparer l’art, comme on appelle ça, du Rien, clairement humain.
Je dois, par conséquent, me défendre platement. Les hommes instruits veulent me ravir la croûte de pain.
*
L'excellent et érudit libraire anversois Demian (qui emprunte son enseigne à Herman
Hesse) propose le Livre d'or à 450 euros. Il s'agit de l'exemplaire offert le 13 novembre 1953 au poète hollandais Simon Vinkenoog (1928-2009), adorné d'un chaleureux envoi de Van
Bruaene :
Voor mijn Edele/ dichter/ Simon Vinkenoog,/ dit goudene/ boekje van/ liefde./ le petit
Gérard,/ 13 nov. 53.
Authentifiant son envoi, l'auteur y ajouta' :
'Certificat./ Je certifie que/ je peux me/ tromper./ C’est raisonnable./
Gérard.'
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Au cours des années, ce Livre d'or (1951) fut enrichi de nouvelles éphémérides. Deux ans plus tard, en 1953, Van Bruaene publie Six
petites histoires banales de petit bistrot racontées par le petit Gérard et deux petits textes pour commencer et pour finir. Cette plaquette figure en bonne place
dans certains exemplaires du Livre d'or, ainsi que des tracts,
cartons, cartes de visite etc. datant d'après 1951.
Il s'agit effectivement d'un livre d'or, un registre où Van Bruaene
consignait ses publications diverses. Je n'ai jamais eu connaissance de deux exemplaires identiques.
Le tract reproduit ici fait indubitablement partie de l'édition
originale.
Je cesse enfin de me montrer dans la coulisse, parmi les entraîneuses
vénérées in-extremis.
Je me suis naturellement trompé. C'est
raisonnable.
La Cause de mon erreur est claire ; « nous en avons vu
d'autres. »
Mes petits hommes curieux vous n'avez pas mérité beaucoup
d'attention, tout curieux que vous êtes, ni les amis hébergés dans les Maisons de fous, ô Providence Clémente, ni les primitifs et les simples, ni les délicieux petits
sauvages.
Vive le Grand Bazar Universel de la fine invention
unanime.
Le Diable par la Queue.
Juillet 1951.

Henri-Floris JESPERS